Jean Boog : «Le voyage par route est un cauchemar»

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Danseur, chorégraphe professionnel camerounais installé entre Paris et Douala, Jean Boog entretient le public sur l’immigration clandestine le 18 février 2017 à l’Institut Français de Douala. Il nous dévoile ici les grandes articulations de ce débat qui aura lieu après la pièce collective ‘‘Faire miroiter l’autre’’ avec 6 danseurs de Douala.
Danseur, chorégraphe professionnel camerounais installé entre Paris et Douala, Jean Boog entretient le public sur l’immigration clandestine le 18 février 2017 à l’Institut Français de Douala

Jean Boog

Vous parlerez des dangers de l’immigration clandestine le 18 février prochain avec le public camerounais à l’Institut Français de Douala. Peut-on avoir un bref aperçu de ce rendez-vous?
De façon plus concrète, il sera question de partager les difficultés extérieures avec ceux qui viendront au spectacle suivi du débat. Nous sommes au 21e siècle et je pense qu’on ne doit plus rien cacher à son petit frère, à sa petite sœur, à son fils ou à sa fille. Je crois aussi qu’il y a un gros problème d’éducation. Aujourd’hui, les jeunes préfèrent regarder des émissions américaines et européennes qui ne reflètent pas les réalités. On leur montre des images qui n’existent pas. Ils ne comprennent pas ça. Ils se disent que l’Europe est un paradis et que quand on il y arrive, on a réussi. C’est totalement faux !
Quelle est donc la réalité sur le terrain ?
C’est vraiment dur. Quand je sortais pour aller à ma formation, à l’école au CND (Centre national de la danse) de Pantin à Paris, je n’avais pas besoin d’un moyen de transport. Mon moyen de transport c’était mes jambes. En marchant, je vois des choses terribles. Je vois plein de personnes qui dorment dans des rues. Ce n’est pas seulement les Africains, il y a également des européens, des français, etc qui dorment dans des rues. Ceux qui traversent les eaux de la Méditerranée se disent que c’est l’eldorado là-bas et ça me fait mal parce que la réalité, c’est la mendicité dans les rues, c’est d’exposer sa vie dans les métros pour espérer une petite pièce de monnaie.
Qu’est ce qui empêche à ces personnes qui souffrent de retourner chez elles ?
 Elles ne peuvent pas rentrer car elles sont sur le territoire français clandestinement et sans papier elles ne peuvent franchir aucune frontière.  La seule solution pour ces personnes qui n’ont plus d’argent pour tenter la traversée dans l’autre sens est de se faire expulser du territoire par la police française qui les renvoie dans leur pays par charter. Ceux qui vivent ce genre de retour sont souvent exclus par leur famille et ressentent une grande honte de ne pas avoir réussi. Mais moi, je suis allé en Europe avec un projet concret. J’allais à ma formation. Donc je savais d’avance où je serais logé. Je savais qu’à mon arrivée, il y aura un tel qui viendra me chercher. J’avais un maximum d’éléments concrets qui me motivaient  à partir pour ma formation. C’est l’Institut français du Tchad qui m’a payé mon billet d’avion et mon visa.
Pour quels raisons selon vous, les jeunes africains devraient-ils continuer à rester dans leurs pays présentés par les médias occidentaux comme un enfer ?
C’est intéressant. On dit qu’il faut avoir un repère. Je me souviens de l’interview de Valsero (rappeur) en France il n’y a pas très longtemps. Il avait dit que si tu es un jeune camerounais qui vend le maïs dans les rues de Yaoundé ou de Douala, et que tu décides d’arrêter de vendre ce maïs pour prendre la route de la France, tu te dis au début que quand tu y seras, tu vas construire. Si tu arrives là-bas et que tu te remets à vendre ton maïs, ça n’a plus de sens, tu ne sais pas où tu vas. Il y a un proverbe qui dit que « pour connaître où tu vas, il faut connaître d’où tu viens ». Je pense que chacun de nous a un don qu’il faut tout simplement développer. Alors c’est quoi ton truc mon frère, ma sœur pour avancer? Le conseil que je peux partager, c’est ce projet que je pilote sur la danse contemporaine. C’est un projet de sensibilisation et de rééducation artistique. A partir de ce projet, les jeunes pourront monter leur concept et être autonomes. Il faut aussi qu’on comprenne que sans l’Etat, on peut aussi avancer. Il ne faut pas toujours se dire qu’on est pauvre. On est riche, on est énormément riche. On ne sait pas seulement s’y prendre. Je crois qu’on doit juste un peu réfléchir, persévérer et tout ira. On pourra faire sa vie et développer des entreprises ici sur place, sans avoir envie d’aller souffrir en Europe. Il faut toujours se rappeler que le voyage par route est un cauchemar. On ne nous communique même pas le chiffre exact des personnes qui meurent tous les jours en tentant de traverser la mer. Ma contribution en tant qu’artiste, c’est de parler de ça à travers ce que je sais faire le mieux, qui s’appelle la danse.
Pensez-vous qu’il faut fermer les frontières pour limiter l’immigration clandestine?
 Je ne suis pas pour la fermeture des frontières, car je sais qu’il y en a toujours qui vont se jeter à l’eau pour partir. Je dis tout simplement qu’aujourd’hui, on peut gagner sa vie autrement. Je me souviens à l’époque, j’avais un rêve, parallèlement à la danse, c’était d’être footballeur. Je suis fier de ce que je suis devenu. Chacun doit se battre. 
Etant en France, vous avez le sentiment que le Cameroun a les mains liées ?
Oui quelque part. Le problème des Africains, notamment des Camerounais, c’est de toujours penser qu’il faut se rabaisser devant l’homme blanc. Ou encore que c’est toujours l’homme blanc qui viendra les délivrer de la galère. Il faut cesser d’avoir une telle pensée. 
Propos recueillis par Didier NDENGUE
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