Dr. Antoine de Padoue Nsegbe : «Hysacam peut confier des secteurs aux sous-traitants»

0

Libéraliser le secteur  de la collecte des déchets dans les villes du Cameroun, la société Hygiene et salubrité du Cameroun (Hysacam) y est réfractaire. Pour ses raisons. «Vous mettez cinq entreprises du secteur de la propreté urbaine dans la ville de Douala. Si ces entreprises ne disposent pas de tous les moyens financiers, du personnel, la ville sera toujours sale. Donc ce n’est pas une question de monopole. La deuxième chose c’est que Hysacam a été créée en 1969. Une entreprise qui a mis autant de temps est forcément solide, son expertise est établie», argumente le communicateur de la société, Innocent Ebode. N’empêche qu’on a comme l’impression qu’Hysacam est dépassée. Les poubelles envahissent les artères des grandes métropoles. La population a beau se plaindre, l’Etat garde un silence patibulaire. Hysacam peut-elle à elle seule aujourd’hui gérer le processus de récupération des déchets ménagers dans tout le pays ? Doit-elle encore garder le monopôle dans le secteur ? Pourquoi le silence assourdissant des pouvoirs publics ? Ce sont quelques interrogations sur lesquelles s’est penché notre environnementaliste. Dr Antoine de Padoue Nsegbe est enseignant-chercheur à l’Université de Douala.

Dr. Antoine de Padoue Nsegbe : «Hysacam peut confier certains secteurs aux sous-traitants»

Dr. Antoine de Padoue Nsegbe

La présence prolongée des déchets ménagers dans les quartiers peut-elle causer des risques environnementaux ?

Bien sûr. Il y a la dimension environnementale au sens physique du terme. C’est-à-dire que les déchets récupérés par Hysacam ne sont pas triés, c’est la première chose à relayer. Si les déchets étaient triés on distinguerait tout ce qui est déchets mécaniques, plastiques, les déchets issus de la composition des denrées alimentaires… Malheureusement tout est mélangé et déversé dans les décharges. Il suffit d’une étude un peu plus approfondie pour se rendre compte qu’il y aura des incidences, non seulement sur l’environnement physique, mais aussi social. Il y a de nombreux risques sanitaires qui sont liés, parfois à la décomposition et la manipulation de ces déchets, parfois à leur incinération, qui malheureusement ne se fait pas dans les règles.

Est-ce que Hysacam peut à elle toute seule contenir le secteur de l’hygiène et de la salubrité au Cameroun ?

Pris dans le sens de l’hygiène et de la salubrité, c’est difficile, mais je pense que Hysacam peut. Commençons par la collecte des déchets ménagers qui fait partie de ses missions régaliennes. Je n’ai pas besoin de faire le constat avec vous que l’entreprise a failli, elle n’est pas capable de faire face. Mais son incapacité à faire face ne tient pas de la qualité du personnel, encore moins des moyens qui sont mis à disposition par l’entreprise. Je pense que c’est une question de volonté, politique d’abord au niveau de l’Etat du Cameroun. Quand je parle de l’Etat, c’est pour savoir quel est le cahier de charge définie pour Hysacam ? C’est une question à regarder de très près. Quels sont les moyens déployés par Hysacam ? Est-ce qu’ils sont à la hauteur, à la mesure des objectifs assignés à l’entreprise ? J’aime bien prendre l’exemple de la Cdc. C’est le deuxième employeur au Cameroun avec plus de quatre-vingt mille employés. Elle est déployée sur trois régions au Cameroun, et cultive au moins cinq produits de spéculations différentes. Maintenant pour s’en sortir, elle a dû consentir un gros investissement. Le problème d’Hysacam c’est d’abord l’investissement et la définition claire des objectifs assignés. Maintenant les autres aspects de l’hygiène et salubrité peuvent être confiés à d’autres entreprises. Il y a certainement d’autres entreprises privées de très petite taille qui essaient d’engranger quelques parts de marchés dans le domaine. Il faut investir sérieusement, en mutualisant les efforts entre l’Etat du Cameroun représenté par les communautés urbaines et les communes, et l’entreprise elle-même. Je pense que tous les acteurs ont besoin de s’asseoir autour d’une table pour réaliser un véritable diagnostic sur la question de l’hygiène et la salubrité en général et particulièrement la gestion des déchets ménagers parce que c’est le point de départ. Hysacam a l’envergure et les moyens de régler cette question. Maintenant, qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi ce n’est pas fait ? C’est autour d’un diagnostic à lancer que la question peut être débattue. Ne faudrait-il pas aussi envisager que Hysacam face objet de concurrence en ouvrant les parts de marchés à d’autres entreprises, qui on sait, toquent à la porte ? Pour le moment le secteur est encore verrouillé parce que Hysacam a du mal à accepter.

Insalubrité : Douala, capitale poubelle

Cité-Sic. Les bacs sont débordés.

Est-ce que l’Etat ne peut pas imposer la libéralisation du secteur?

L’Etat peut imposer. C’est pour cela que je dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a un silence complice de l’Etat. Pourquoi ? On ne sait pas.

Que faire pour sortir de cette juguler ou résoudre le problème ?

De manière simple, la ville de Douala n’est pas bien quadrillée en termes de répartition des bacs à ordures, de dimensionnement de ces différents bacs à ordures. La ville de Douala n’est pas suffisamment couverte. Et même là où les quartiers sont supposés êtres desservis il n’y a pas suffisamment de bacs à ordures. Pourquoi ? Il faut investir dans les bacs, en termes de volume, de nombre, de multiplication des points de collecte dans les différents quartiers. Hysacam peut même investir en faisant du porte-à-porte comme ça se fait dans d’autres pays. La base du tri c’est le ménage. Pourquoi ne pas inciter les populations à trier en distribuant les sacs plastiques ? Les populations sont prêtes aujourd’hui à consentir un tel effort. Deuxième chose, si vous voulez étendre votre réseau de collecte, il faut bien entendu recruter. Hysacam doit recruter. Maintenant, est-ce qu’étendre le réseau avec les missions qui sont celles d’Hysacam aujourd’hui aura une incidence sur le contrat qui a été négocié ? Le contrat sera-t-il revu à la hausse ? Il y a un ensemble de chose qu’il faut voir. Mais je pense qu’Hysacam a besoin simplement d’investir sérieusement dans le recrutement, dans l’extension de son réseau, et surtout dans la facilitation des collectes à travers les tris. Hysacam peut négocier la sous-traitance. Regardez ce qui se passe avec Eneo. Il y a les activités qu’elle n’effectue plus, comme l’entretien du réseau. Eneo a confié à des sous-traitants. Hysacam peut faire pareil, en termes de tri, de répartition des différents bacs. Hysacam peut même décider de créer des collaborations avec des petits partenaires qui iraient dans les quartiers les plus difficiles d’accès avec de petits véhicules, tant entendu que les gros véhicules ont du mal à se mouvoir dans ces quartiers. Hysacam peut également diviser la ville en secteur et confier certains secteurs aux sous-traitants. Il y a tellement d’options que finalement on se pose la question de savoir quel est le rôle effectif d’Hysacam ? Quel est le rôle des pouvoirs publics qui se rendent complices de cette insuffisance dans un secteur aussi clé que celui de la collecte d’ordures ménagères ?

Entretien réalisé avec Valgadine TONGA

Share.

About Author

Leave A Reply