Tribune libre : «Les Africains ont marre de la France»

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La violence était prévisible et inévitable au Gabon non pas à cause des candidats mais, à cause du système. Au-delà du code électoral, c’est le régime (néo)présidentiel qui est coupable.

Peut-on dire facilement comme beaucoup d’Analystes que l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie ou que l’Afrique centrale est maudite? Non, pas du tout ! Le même problème se pose aux USA, en France, au Brésil, etc. C’est l’hyper-présidentialisme (régime néo-présidentiel) qui ne correspond plus aux attentes de notre société. On peut parler de façon générale de la crise du présidentialisme.

"Les Africains ont marre de la France"

« Les Africains ont marre de la France »

Que nous montre notre société? Le capitalisme aidant, on observe la préférence pour la gestion (néo)patrimoniale. L’on ne se bat plus pour l’idéologie. Pour un modèle de société. Depuis les années 1960, les partis idéologiques disparaissent progressivement. De plus en plus, l’on se bat pour le contrôle ou le partage du patrimoine (gâteau national). Et comme l’essentiel des pays traversent la crise de sous-production, les combats deviennent de plus en plus rudes pour le contrôle du peu de patrimoine qui existe. L’on se bat pour conquérir ou conserver les intérêts d’un clan. Cela se traduit en politique par la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir.

L’enrichissement illicite

Le régime présidentiel (où l’on concentre la totalité du pouvoir sur un individu et/ou un clan) facilite cette quête patrimoniale. Dans les premières années d’indépendance en Afrique Noire Francophone, c’est ce qui explique d’ailleurs l’abandon des régimes parlementaires sous l’influence des prédateurs français françafrique). Beaucoup de clans donneront tout pour conserver ce système présidentiel favorable aux exploitations alors que c’est précisément ce qu’il faut abandonner pour garantir la stabilité des Etats. Désormais, ce ne sont plus les leaders qui meurent pour le peuple (comme l’ont fait les Lumumba, Um Nyobé, Sankara, etc.). Maintenant, c’est le peuple qui meurt pour sauver le patrimoine des leaders. C’est en gros ce qui se passe au Gabon. L’on instrumentalise la « victoire du peuple » pour obtenir le pouvoir et servir des intérêts inavoués.

Où est le problème? Le problème est que dans les régimes présidentiels, on vote pour des individus et non pour un modèle de société. Par exemple, aux USA, de nombreux Démocrates voteront pour le Républicain Trump par rejet du candidat Clinton et ce, au mépris de l’idéologie sociale-libérale. Cette réalité n’est pas aussi clairement attestée lorsque les élections sont locales. Pis, l’hyper-présidentialisme s’accentue dans un 21ème siècle où les traitements discriminatoires sont de moins en moins acceptés. Les privilèges des dirigeants sont globalement rejetés. Sarkozy a été sanctionné en France pour ce fait. Au Brésil, un clan vient de destituer un autre clan pour s’installer au pouvoir et perpétuer l’enrichissement illicite (manipulation et exploitation du peuple). L’on en conclut donc que le présidentialisme devient un danger pour la démocratie.

Migrer vers les régimes parlementaires

Qu’est-ce que la démocratie? C’est tout simplement un système de gouvernement dans lequel il y a équilibre entre liberté, égalité et contrôle. Il ne faut jamais oublier le contrôle qu’il soit horizontal (par des institutions) ou vertical (directement par le peuple) Au moins neuf (9) critères sont utilisés par diverses institutions pour évaluer la qualité de la démocratie dans un pays (liberté individuelle,  règles de droit, sphère publique, participation, représentation, transparence, autonomie gouvernementale, libre compétition, etc.). Au rang de ces critères, ne figure nullement pas l’alternance politique comme généralement penser dans l’opinion publique. Il faut dire fortement aux Africains que les premières démocraties du monde sont des monarchies. Ce sont notamment les pays nordiques (Europe du nord comme la Norvège, la Finlande, la Suède, etc.). Les USA ne font nullement pas partie des 5 premières démocraties du monde au sens scientifique (attention aux propagandes politiques). La France (généralement citée en Afrique) entre difficilement dans le top 20 et si l’on prend le baromètre du NCCR Democracy que je trouve plus fiable, alors la France n’entre que très difficilement dans le top 30. D’ailleurs, Reporters sans frontière que les journalistes connaissent, a de la peine à classer la France dans le Top 50 de la liberté de presse. Vous comprenez par vous-mêmes qu’il faut faire attention à ce que l’on appelle démocratie et au modèle que l’on tire de la France.

Je pense donc qu’il faut changer de système et migrer vers les régimes parlementaires quelles que soient leurs formes. Il n’y a pas de régime parfait mais, les régimes les plus stables et les plus prospères au monde sont parlementaires. En Afrique, l’Île Maurice vient de se développer sous nos yeux. Il ne faut pas demeurer esclave des idéologies du passé et passer à côté de ce qui marche !

La «stratégie du chao»

En Afrique, l’avantage de supprimer immédiatement le régime présidentiel est de sauver des vies humaines (on ne peut pas à chaque élection se contenter de dénoncer le perdant qui appelle à résister ou le gagnant qui « réprime son propre peuple »). L’on finit par nous convaincre que les Africains peuvent mourir comme des mouches. La « stratégie du chao » dont le régime ivoirien de Ouattara semble être le promoteur au regard des différents enregistrements téléphoniques est contraire au devoir politique d’améliorer les conditions de vie des populations. Le régime parlementaire a l’avantage de répartir les pouvoirs de décision entre plusieurs institutions, ce qui permet aux concurrents politiques de se contenter de leur bout du pouvoir. L’impossibilité d’avoir tout le pouvoir est en soi en mode de contrôle et de prévention des abus de pouvoir. L’on finit avec le présidentialisme par nous convaincre des bienfaits de la loi du tout ou de rien. Or, cette loi ne correspond pas aux exigences d’égalité de traitement actuellement en vigueur dans notre société. Vous n’allez plus réussir à convaincre un Noir qu’un Blanc doit avoir plus de privilège.

Les faiseurs de guerre

Vous n’allez plus réussir à convaincre l’opinion que seuls les enfants des X doivent diriger. Le partage des pouvoirs avec la possibilité d’organiser le contrôle des pouvoirs (reddition des comptes) me semble la solution aux crises que traverse l’Afrique. Ping et Bongo sont de dignes fils du Gabon. Si chacun avait un bout de pouvoir, il n’y aurait pas de guerre civile dans ce pays. J’avais déjà développé le même raisonnement pour Gbagbo et Ouattara. Et la Côte d’Ivoire nous donne raison aujourd’hui dans la mesure où les faiseurs de guerre et experts de la stratégie du chao se rendent bien compte que le positionnement d’Alassane Ouattara à la Présidence n’a pas permis d’améliorer les conditions de vie du peuple. Il semble que même dans le camp des vainqueurs, « l’argent ne travaille » que dans la poche des « grandes familles » et leurs amis étrangers. Ainsi, les anciens rebelles et leurs familles sombrent dans la précarité et recommencent à se soulever (Bouaké, Korhogo, Yamoussoukro, etc.).

La rotation ethnique du pouvoir n’était pas la solution. Depuis qu’un « fils du nord » est au pouvoir, les « nordistes » sont surpris d’avoir plus faim qu’avant. Le bon sens voudrait qu’un système qui coûte aussi cher en vie humaine et en argent (une cinquantaine de milliards des pauvres en moyenne dépensée à chaque pour organiser des élections et provoquer les morts « en martyr ») soit supprimé. Nous ne pouvons pas continuer à être esclaves de l’héritage colonial au moment où nous devons penser pour transformer notre environnement de façon profitable aux populations. Sauver des vies humaines, animales et végétales doit demeurer l’objectif de toute politique pertinente pour l’Afrique. Nous sommes très loin de là et c’est notre faute collective.

Les Africains ont marre de la France

Parlant d’héritage colonial, je constate encore aujourd’hui au Gabon avec Jean Ping comme hier en Côte d’Ivoire avec Alassane Ouattara que l’acceptation du soutien public de la France est une erreur de communication politique en Afrique. Les Africains ont marre de la France. Ils veulent être libres. Enfin libres ? Ils veulent que leurs ressources naturelles soient transformées en Afrique en vue de créer de la richesse en Afrique prioritairement pour eux. Ils trouvent légitime cette vision de l’avenir au regard de la xénophobie dont ils sont victimes en Occident. L’expertise en communication politique de Bongo a consisté à mettre en avant sa décision de faire transformer le bois du Gabon au Gabon et à y relier le complot françafricain visible contre lui. Cette décision n’était pas suffisante mais, était déjà osée dans le précarré français. En représailles, la France avait curieusement dévoilé ses biens en France (et il les avait immédiatement « offerts » à la jeunesse gabonaise) et sa filiation douteuse (son vrai-faux acte de naissance). Sans les juger, on observe que les Africains seront de plus en plus sensibles à la théorie du complot, le comportement du gouvernement français les y aidant.

En communication politique, il faut en prendre acte. L’opinion publique africaine sera par défaut contre le candidat soutenu par la France. Je fais ici un clin d’œil aux Camerounais qui préparent aussi leurs élections présidentielles d’ici 2018. Un expert n’est pas un juge qui condamne les méchants. Il analyse les faits qui se présentent à lui en fonction des objectifs visés. En propagande (communication politique) comme en publicité (communication commerciale), l’on ne contrarie pas sa cible comme en communication sociale. L’on va dans le sens de la cible. L’on caresse la cible en vue d’obtenir d’elle son vote ou son acte d’achat. Si vous lui faites la morale, il ne vote pas pour vous ou il n’achète pas votre produit. C’est pour cela que les candidats qui gagnent partout dans le monde entier ne se passent plus d’une bonne dose de populisme. Je dis souvent que si Donald Trump ou Marine Le Pen gagne, il ou elle ne fera rien de plus grave que ce qui se fait aujourd’hui.

Sans hypocrisie comme en France

A l’illustration, la supposée extrême-droite au pouvoir en Europe du nord n’est jamais venue nous bombarder en Afrique. Même leur politique d’immigration est plus pertinente parce que sans hypocrisie comme en France. En Norvège de nos jours, ce n’est plus seulement l’étranger qui fait l’effort de s’intégrer mais, c’est aussi le national qui fait l’effort d’intégrer l’étranger. Quoi de plus correct ? Pourquoi une telle décision démocratique de bon sens et d’égalité ? Parce que l’extrême-droite a reconnu sont incompétence sur ce sujet et a recruté, tenez bien, un Africain (sénégalais) à la tête du département technique. Il nous revient de nous adapter aux réalités politiques de notre temps.

Je pense donc au final que les élections au Gabon ont été truquées (impossible dans une élection à un tour et dans un contexte africain où le vote est d’abord ethnique que les 8 autres candidats ne totalisent que moins de 2%) mais, que le débat sera moins technique que politique. On développera beaucoup plus la haine anti-française ou anti-Bongo. Aux Africains d’en tirer les leçons et de faire attention à ceux qui se battent dans la logique du jeu de la chaise musicale. Il faut (1) changer de régime politique et migrer vers le parlementarisme et (2) décentraliser les pouvoirs du niveau central vers les niveaux locaux. Un contentieux postélectoral entre concurrents au niveau local n’engendrera de dégâts qu’au niveau local. Il ne paralysera jamais le pays. Il nous reste à développer le bon sens politique et à revenir aux fondamentaux de la politique.

Dr Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA

Entrepreneur social

Essayiste et dramaturge

Enseignant-Chercheur

Auteur de La qualité de la démocratie en Afrique Noire Francophone, 2012.

 

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