Education/Secteur privé : L’enseignement vaut de l’or

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En fin d’année, plusieurs parents ont appris à leurs dépens une montée en flèche des frais d’écolage pour la prochaine année scolaire. Ce diktat des établissements privés tend à se normaliser sous le regard consentant de l’Etat.

Education/Secteur privé : L’enseignement vaut de l’or

Des élèves solvables.

Ça y est. Stéphan présentera le Probatoire l’année prochaine. Il a reçu, le samedi 11 juin 2016, son bulletin. La moyenne est plutôt assez bonne, 13/20. Son père qui est venu l’accompagner  félicite son fils, pas pour longtemps. Après avoir jeté un coup d’œil sur une fiche que Stéphan lui a remise, le monsieur déclare : «Stéphan commence à chercher un autre collège où tu iras l’année prochaine. Tu ne reviendras plus ici, tes sœurs aussi.» Dans l’étonnement de Stéphan, le père s’exclame vertement : «C’est terrible. Regarde-toi-même. Ils ont augmenté la pension de 35.000 Fcfa. De 140.000 Fcfa à 175.000 Fcfa c’est trop. Je ne vais pas voler. Vous allez changer d’établissement.» Dans cet établissement situé à Bonamoussadi dans la ville de Douala, les frais d’écolage de la maternelle, du premier et du second cycle ont grimpé. «Ils n’informent jamais les parents directement. C’est toujours sur les fiches d’informations sur les modalités d’entrée à l’école que l’on constate que les frais ont été revus à la hausse. Par rapport à l’année scolaire 2014/2015, ils avaient augmenté la pension de 30.000 Fcfa. Ils viennent d’ajouter 35.000 Fcfa pour l’année prochaine», fulmine une dame dans la foule. Elle dit dépenser environ 500.000 Fcfa pour la pension et les fournitures de ses deux enfants (l’un en maternelle, l’autre à la Sil) inscrit dans ledit établissement.  Cette dame devra, soit se plier en quatre pour payer la somme exigée, soit retirer ses enfants de l’établissement. Le petit Kamal se réjouit parce que «je ne vais pas changer d’établissement. La pension a seulement augmenté de 5000 Fcfa. Ma mère pourra payer.»

Les fondateurs véreux

Ainsi va la vie dans les établissements privés au Cameroun. Chaque fondateur majore les frais d’écolage selon son bon vouloir. Et ce sont les parents qui trinquent. Que fait l’Etat ? On est bien tenté de se poser la question. «Il y a une fourchette des frais pour les établissements privés. A l’époque, ils étaient classés en catégorie, mais malheureusement nous avons de nos jours certains fondateurs qui sont des personnes véreuses. Seuls leurs intérêts les intéressent. Ils augmentent les taux sans tenir compte de la réglementation en vigueur», avoue un tantinet impuissant, le délégué départemental du ministère des Enseignements secondaires pour le Wouri, Henri Delor Sosso. «Ce qui est le plus surprenant, ajoute le délégué, c’est qu’après que les élèves aient versé la pension, les enseignants ne sont pas payés, ce qui crée un blocage néfaste pour les élèves, les parents, l’administration. Il y a des établissements sérieux, une poignée qui travaille aussi en marge de la réglementation. Quand nous sommes au courant, nous saisissons le principal et certains établissements sont même fermés. » Discours pas convainquant pour Charles S. Ce fondateur d’un établissement bilingue qui a requis l’anonymat justifie l’augmentation des frais d’écolage par «l’absence de soutien des pouvoirs publics. Nous sommes livrés à nous-mêmes. Il faut payer les enseignants, les infrastructures etc. Nous n’obligeons pas les parents à inscrire leurs enfants chez nous, c’est un choix. Ils savent que nous dispensons un enseignement de qualité aux enfants.» Pour dédouaner l’Etat, Henri Delor Sosso a son bouc-émissaire. «Souvent ce sont les parents qui encouragent cette dérive. Vous ne pouvez pas accepter de payer une pension  qui a été surélevée sans savoir les raisons de l’augmentation ni comment l’argent est reparti

Ernest Ngalle Bibehe, Ministre des Enseignements secondaires

Ernest Ngalle Bibehe, Ministre des Enseignements secondaires.

Quid de la grille des frais d’écolage

Effectivement une fourchette sur la grille des frais d’écolage existe, tout au fond des tiroirs. Il fut respect jadis. Chef de service à la délégation du ministère de l’Education de base, Samuel Ebenezer Pohla nous renseigne que : «Avant 2004, le secteur privé de l’enseignement fonctionnait sur la base du régime de l’autorisation préalable et ce régime a permis à l’Etat pendant longtemps d’accorder des subventions au secteur. Les établissements privés étaient alors classés en cinq catégories. Catégorie A pour les plus huppés, catégorie B pour ceux qui suivent, catégorie C pour les moyens, catégorie D pour les établissements bas de gamme, la dernière catégorie c’était les établissements non classés.» Pendant le régime d’autorisation préalable, l’Etat allouait une subvention à ces établissements en fonction donc des catégories. «Par conséquent, un établissement classé en catégorie Non classé ou encore Ecurie ne pouvait pas pratiquer les mêmes frais d’écolage qu’un établissement classé en catégorie B ou C. La qualité d’enseignement était médiocre, les frais d’écolage par ricochet. Les établissements de chaque catégorie, bénéficiant des subventions, étaient tenus de respecter la fourchette des tarifs d’écolage homologués».

Zéro subvention

Depuis 2004 ou le système privé fonctionne sous le régime de la déclaration préalable,  la subvention que l’Etat alloue aux établissements est dérisoire. «Elle ne représente pour la plupart même pas un mois de salaire, indique Samuel Ebenezer Pohla». La subvention à l’origine permettait de rattraper les salaires impayés au cours de l’année, mais quand on donne maintenant 200.000 Fcfa, voire 400.000 Fcfa à un établissement, ça ne peut pas couvrir un mois de salaire pour l’ensemble du personnel. Depuis la libéralisation avec cette loi de 2004 sur la nouvelle organisation et le fonctionnement des établissements scolaires privés, nous constatons que les établissements sentent qu’ils ne sont plus tenus par l’obligation de pratiquer les tarifs homologués.» Conséquence directe, les variations aléatoires des frais d’écolage. «C’est chaque établissement qui fixe ses prix, c’est le libéralisme. Il y a des établissements où la pension s’élève à 1million Fcfa et ce sont des établissements bondés. Chacun va où sa bourse le lui permet. Les écoles publiques sont là et l’accès n’est pas conditionné au paiement d’un copeck. Construire un établissement n’est pas évident. Les matériaux coûtent chers, il faut entretenir le personnel. Personne ne fait de la philanthropie, même pas les établissements confessionnels», martèle notre interlocuteur. Les écoles publiques sont devenues le seul rempart devant l’impuissance de l’Etat.

La peste et le choléra

Si la pension ne subit pas les humeurs financières du fondateur, le hic se trouve au niveau de l’effectif pléthorique. Dans certaines écoles et lycées comme au Lycée bilingue de Nyalla à Douala, certaines salles accueillent plus de cent élèves. Tous les élèves n’ont pas la chance encore moins la force d’affronter les plus robustes pour mériter une place assise. Pour avoir expérimenté ces conditions du public, Christine a juré d’envoyer ses enfants au privé, aussi longtemps que ses finances le lui permettront. «Il y a tellement d’écoles autour de nous que chaque parent peut envoyer son enfant où sa bourse le lui permet. La pension de mes enfants a augmenté, mais je vais la payer parce que je sais qu’ils sont bien tenus dans leur école.»  Face à l’aveu d’échec des pouvoirs publics, la politique c’est à qui mieux mieux. A quelques jours de la rentrée scolaire, les parents qui souffrent déjà du coût de plus en plus élevé de la vie devront rivaliser de débrouillardise pour scolariser leurs enfants. Casser la tirelire pour le privé ou envoyer l’enfant au public avec ses effectifs pléthoriques ? Il s’agit de choisir entre la peste et le choléra.

Une enquête de Valgadine TONGA

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