Alain Foka : «Il est choisi pour protéger le pétrole français»

0

Les Africains ont laissé partir leur mémoire. Pourtant «Nul n’a le droit d’effacer une page de l’histoire d’un peuple car un peuple sans histoire est un monde sans âme.» Cette maxime d’Alain Foka est à la base même de son émission Archives d’Afrique diffusée sur les ondes de la Radio France internationale. Plus de vingt ans que ce Camerounais qui compte parmi les plus belles voix de Rfi restitue aux Africains leurs histoires via Archives d’Afrique. Après les coffrets Archives d’Afrique sur Ahmadou Ahidjo et Thomas Sankara, Alain Foka présente au peuple africain le coffret consacré à Omar Bongo Ondimba. Un film de 10h de temps qui présente le défunt chef d’Etat gabonais dans toutes ses facettes. Comment les anciens colistiers de l’homme fort de la Françafrique ont accueilli cette vidéo ? Et le peuple gabonais ? L’héritage qu’Omar Bongo a laissé aux présidents africains… Autant de préoccupations auxquelles répond Alain Foka.   

 

Alain Foka pendant la dédidace du coffret Archives d'Afrique Omar Bongo Ondimba (Photo Lavoixdukoat)

Alain Foka

Comment le Gabon a accueilli ce film ?

On a réussi un petit coup de force puisqu’on a pu avoir l’opposition et le président Ali Bongo Ondimba à la dédicace, avec près de 800 personnes dans une salle. L’image forte de mon point de vue était l’embrassade entre le président Ali Bongo et Casimir Oyé Mba, et celle entre Ali Bongo Ondimba et sa sœur puisque tout le monde disait  que les deux s’entendaient comme chien et chat. Je m’étais fait le pari de les réunir dans une salle et je n’en suis pas peu fier. L’idée c’était de montrer que le président Omar Bongo Ondimba que j’ai eu la chance de connaître, était plutôt unificateur. Ce n’était pas un tyran.  De faire une dédicace en réunissant des gens qui sont très opposés, j’en étais content, même si ma joie est moyenne parce que Jean Ping m’avait promis d’être là mais au dernier moment il a déprogrammé. Je pense que le climat politique ne le lui permettait pas.

Quelle est l’opportunité de sortir ce film à quelques mois de la présidentielle au Gabon ?

Mon nom c’est Foka. Je viens de Bafoussam. C’est un but commercial, ce serait malhonnête de ne pas le reconnaître (rire). Sérieusement, le président Omar Bongo est mort le 8 juin 2009. Je raconte la genèse de ce travail en disant que quand je faisais Archives d’Afriques, l’un de mes grands auditeurs était Omar Bongo Ondimba et chaque semaine  j’avais droit à un appel. Le reproche qu’il me faisait souvent c’était de n’avoir rien fait sur le Gabon. Je lui ai fait la promesse de parler de Léon Mba, mais à condition qu’il me permette de faire un film sur lui. Il m’a fait promettre que ce film serait diffusé après sa mort. Nous avons commencé le tournage du film en 2006. Si dix ans plus tard je sors le film, je pense que ce n’est pas qu’un calcul commercial. J’aurai pu le sortir en 2009 ou un peu plus tôt. J’estime que j’ai pris le temps nécessaire pour faire ce film, surtout qu’il m’avait également chargé d’aller à la recherche de ses archives dans le monde. Il m’a donné un peu une mission qui était singulière. Pour trouver les archives du Gabon, j’ai dû faire au total dix-sept pays. Je n’ai retrouvé les archives du Gabon qu’en Asie alors qu’il n’était pas du bloc de l’Est.

Combien de temps vous a pris la recherche documentaire ?

La recherche documentaire est très longue. Elle a pris dix ans et je continue encore de chercher les archives. Le but de réunir les archives, ce que j’essaie de faire avec cette émission (Archives d’Afrique) qui a 23 ans aujourd’hui, c’est de nous réapproprier notre histoire, c’est de ramener chez nous ce qui est parti parce que de façon un peu négligente par endroit et volontaire pour certains, nous n’avons pas nos archives. Nous avons laissé partir notre mémoire. J’ai fait mes études ici. Je suis partir de Douala en 1979 et je connaissais mieux l’histoire de France que celle du Cameroun, donc je n’ai pas envie que vous qui êtes beaucoup plus jeunes que moi ayez la même faiblesse. C’était plus grave encore pour nous parce que nous n’avions pas de télévision. Quand je partais du Cameroun il n’y avait pas la télé. Je n’ai vu la première image de Sekou Touré qu’en France, ce qui est quand même grave. Je n’ai vu la première image de Lumumba qu’en étant en France. Je me dis donc que mon rôle c’est de reprendre cette histoire qui est notre patrimoine commun pour le ramener. C’est ça qui me motive chaque jour en réalité.




Vous qui avez connu Omar Bongo, qui avez fait des recherches sur lui, direz-vous de lui qu’il était un dictateur et le patron de la Françafrique comme l’affirment les médias occidentaux ?

Coffret Archives d'Afrique Omar Bongo Ondimba (Lavoixdukoat)

Coffret Omar Bongo Ondimba.

Je travaille sur une chaîne internationale dont je n’en suis pas peu fier. Je ne vais pas dire du mal ici de Radio France internationale, n’y comptez pas. Seulement voilà, je refuse le principe dictateur ou bon démocrate. Nous sommes tous ombre et lumière. On a des qualités et des défauts et je pense qu’Omar Bongo était comme tout le monde. Il avait ses qualités et ses défauts. Le pari avec le président Ali Bongo était qu’il ne voie pas le film avant qu’il ne soit sorti. Je m’étais dit que je lui montrerai le film lorsqu’il sera sorti et nous avons fait une projection le 9 juin, c’est-à-dire le lendemain de la sortie du film avec une quarantaine de personnes. A la fin de la diffusion du film -qui est assez important parce qu’il y a cinq Dvd d’1h45 soit environ 10h de film- j’ai soufflé parce qu’on est passé du rire à la fâcherie, de la contestation aux grosses colères. J’étais assis avec le président Ali Bongo lorsqu’on le regardait et il m’a dit ‘‘tu m’as fait du bien et du mal’’. C’est ça la vie et ce que je veux montrer dans ce film c’est qu’il a eu des qualités qu’on ne peut les lui enlever, il a eu aussi des défauts. C’est celui qui avait été choisi pour servir les intérêts de la France à une époque. En 1967, lorsque le président Léon Mba décède, il est choisi pour protéger le pétrole français puisque l’Algérie était devenue indépendante. Il fallait trouver une source énergétique pour la politique française. Au Gabon on a choisi un président qu’on devait utiliser mais à la fin c’était lui le maître du jeu puisqu’il a fait virer des ministres en France. Les gens se souviennent seulement de Bockel, mais il y a eu Jean Pierre Cot avant. Ça veut dire qu’il était devenu le maître du jeu qui choisissait les ministres en France. Quand Chirac a été élu président, il en a nommé sept. C’est la force d’un monsieur qui est parti d’un petit village de Bitaké pour devenir chef de l’Etat et qui a renversé les choses. J’ai appelé un chapitre ‘‘Le Maître du jeu’’. Mais on ne peut pas dire que le pétrole ait été distribué équitablement aux Gabonais et je montre des gens qui le disent dans ce film, Jean Ping, Casimir Oyé Mba… Je ne dirai pas s’il était un dictateur, un démocrate, je n’entre pas dans cette vision égocentrique qui veut que les dictateurs soient en Afrique et les démocrates en occident.




Quelles sont les qualités qu’on trouvait en Omar Bongo et qui manquent à nos chefs d’Etat africains ?

Vous cherchez les histoires (rire). Chacun sait ce que je pense de nos chefs d’Etat africains. Je n’ai jamais fait de mystère là-dessus. Je pense que ce sont eux qui nous ont mis dans la mouille dans laquelle nous sommes parce qu’ils manquent de vision, il n’y a pas de projets. Ils sont plus accrocher à leurs intérêts qu’aux intérêts de tous. Je l’ai dit dans toutes les langues sur le média pour lequel je travaille. Ça m’a apporté quelques embêtements. Est-ce qu’on les a choisis ? Qu’est-ce que nous faisons pour que ça change ? J’ai la faiblesse de penser que les responsabilités sont partagées.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Si je savais je serais un géni. Je ne sais pas. Je pense que je suis juste journaliste.

Faire de telles recherches ne vous attire pas des inimitiés ?

Quand j’avais fait Ahidjo, on m’a dit qu’il faut oublier le Cameroun. On a fermé une télévision ici, Equinoxe, pendant six mois parce qu’elle avait diffusé les extraits alors que le film n’était pas encore terminé. Peu de gens savent que c’est pour cette raison qu’Equinoxe avait été fermée. Mais les ministres zélés qui avaient décidé de la fermeture ne savaient pas que la première personne qui avait été consultée pour participer au film était le président Paul Biya en personne. Et il n’a jamais dit que le film ne sera pas diffusé. Les mêmes ministres ont été surpris quand lors de la dédicace, il y a eu huit ministres présents. Si à chaque fois qu’on fait un sujet on a peur d’être réprimandé on ne fera rien.  La preuve, au Cameroun, c’est à Yaoundé que j’ai vendu le plus de coffrets sur Ahidjo, et souvent à des membres du gouvernement.

Faut-il forcément attendre la mort d’un chef d’Etat pour parler de lui ?

Oui parce que j’ai fait une Archives d’Afrique sur Amani Toumani Touré quand il avait quitté le pouvoir. Quelques années après il est revenu au pouvoir. Le 29 juin je serai à Dakar parce que je suis en train de réécrire son histoire. J’ai fait une émission sur Kadhafi à l’époque qui nous avait reçus à Syrte. Je me mords les doigts parce que l’histoire de Kadhafi s’est poursuivi jusqu’à son assassinat. Je pense qu’il faut attendre qu’ils ne soient plus là. C’est la raison pour laquelle j’avais pris l’engagement, quand le président Omar Bongo me l’avait demandé, de ne diffuser le film qu’après sa mort. Il y a un président qui m’a fait l’enregistrer, je ne dis pas que je souhaite qu’il meurt tout de suite.

Vous qui êtes tant imprégné de l’histoire du continent et de ses méandres, vous pensez que la Françafrique existe encore ?

La Françafrique existe toujours mais c’est nous les Africains qui la nourrissons. Si nous étions suffisamment jaloux de nos intérêts je pense que ça ne marcherait pas. Je vis en France depuis une trentaine d’année. Vous pensez que les Français pensent qu’ils prennent quelque chose chez nous ? Vous pensez qu’ils se lèvent le matin en disant que je vais spolier l’Afrique ? Il y a une poignée de dirigeants qui ont décidé que voilà où se trouve la manne, on va aller la chercher. Ils trouvent des gens suffisamment complaisants chez nous pour la leur donner, tout simplement. Vous croyez que Bolloré a mis la corde au cou de quelqu’un pour gagner les marchés ? C’est nous qui les lui donnons. Maintenant est-ce que nous pouvons produire le travail qu’il fait ? C’est aussi une autre question. Je pense que vous qui n’avez pas connu la colonisation et la Françafrique dans sa forme la plus difficile –parce qu’elle a existé vraiment- vous ne devez pas vous appesantir sur ce genre de chose. C’est un peu comme ceux qui continuent de parler de la colonisation qui nous a fait beaucoup de mal. On ne peut pas passer toute la vie à pleurer. Vous qui n’avez pas connu la colonisation, cette Françafrique, vous pouvez renverser les paradigmes.

Combien coûtent les coffrets ?

Le coffret Ahmadou Ahidjo, Houphouët Boigny, Seyni Fountché, Sekou Touré  coûte 100 euro (environ 65.500 Fcfa). Celui sur Thomas Sankara coûte 80 euro (environ 52.400 Fcfa) et celui le dernier sur Omar Bongo  vaut 100 euro (65.500 Fcfa).

Entretien avec Lavoixdukoat

Share.

About Author

Leave A Reply