Investir au Cameroun/Dieudonné Essomba : «J’aurais proposé les états généraux de l’Economie camerounaise»

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Ingénieur général de la statistique et chargé d’étude au ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire,  Dieudonné Essomba «doute» fort du décollage économique du Cameroun, exit le sommet Investir au Cameroun.  Le sommet qui s’est tenu à Yaoundé cette semaine était présidé et initié d’ailleurs par le président Paul Biya. Climat des affaires au Cameroun, visas, barrières tarifaires, double nationalité…sont autant de sujets qui ont meublé les travaux du sommet et que le spécialiste analyse dans cette interview. Tout comme la note salée de ce sommet.    

Dieudonné Essomba

Le sommet international ‘‘Investir au Cameroun, terre d’attractivité’’ vient de s’achever à Yaoundé. Une évidence pour vous que le Cameroun est une terre d’attractivité ou fallait-il tout un sommet pour le faire savoir ?

Tous les pays du monde se prétendent attractifs ; il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le Cameroun le fasse à son tour. Nous sommes ici devant une opération de séduction des investisseurs étrangers, ce qui est normal. Maintenant, est-ce que le Cameroun est attractif, au-delà des déclarations promotionnelles ? Il faudrait se placer, non du point de vue du Cameroun, mais du point de vue des étrangers et identifier ce qui peut les attirer. Un effort a-t-il été fait dans le sens de cette meilleure compréhension ? Ce n’est pas évident. Disons simplement qu’en matière d’attractivité, les investisseurs disposent des éléments essentiels pour apprécier les opportunités d’affaires et ils n’ont généralement pas besoin d’une promotion particulière pour venir. S’ils ne viennent pas en masse, ce n’est sûrement pas parce que le Cameroun disposerait des arguments cachés qui auraient échappé à leur regard et que cette promotion viserait à mettre en évidence. Ils ne viennent pas simplement parce que, de leur point de vue, les arguments du Cameroun qu’ils connaissent parfaitement ne le rendent pas attractif.




Accélérer le climat des affaires, baisser les barrières tarifaires et non tarifaires, assister le secteur privé…Ces recommandations prises pendant cette grand-messe donnent-elles des raisons d’espérer un décollage économique proche du Cameroun ?

Les recommandations de cette Conférence n’ont qu’une valeur très marginale dans l’attractivité des investissements puisqu’elles reprennent grosso modo ce que le Cameroun fait depuis de longues années. Une analyse rétrospective des 20 dernières années montre une constellation de réformes et d’institutions visant à renforcer les capacités du secteur privé, telle que l’Agence de Promotion des Investissements (Api), l’Agence de Promotion des Petites et Moyennes  Entreprises (Appme) au sein de laquelle est créée un Guichet unique, et la mise sur pied des Centres de Formalités de Création d’Entreprise (Cfce). Des lois favorables ont été prises comme la loi sur les incitations. Le gouvernement a également créé de multiples cadres de concertation avec le secteur privé. Le secteur informel a bénéficié des appuis à travers le Piassi ou le Pajer-U.  Sur un plan plus général, on peut citer d’importantes initiatives visant à renforcer la gouvernance, telles que le Code de Procédure pénale, le nouveau régime financier de l’Etat, la loi de la Réforme douanière, le système Lmd de l’enseignement supérieur, la mise en place du Comité national de la dette publique ou la création d’une place boursière, la Douala Stock Exchange. Evidemment qu’on n’a pas eu besoin de ce Forum pour mener ces opérations. Mais leur faible impact sur l’attractivité des investissements montre, de toute évidence, qu’elles ne s’attaquent qu’à une partie du problème. Nous l’avons affirmé depuis de longues années, les difficultés du Cameroun sont d’ordre macroéconomique et requièrent une modification de l’architecture du système productif. Sans quoi ces mesures auront un impact très faible.

Parlant de la facilitation des visas pour les investisseurs, à quoi cela renvoie-t-il concrètement ? S’agit-il de brader la destination Cameroun au nom de l’investissement ?

Je ne sais pas ce que vous appelez « brader la destination du Cameroun », mais je sais que notre pays n’est pas de ceux que les voyageurs mettent en haut de leur choix dans leur destination de préférence. Même en Afrique, il y a mieux : des pays plus riches, des pays qui ont un plus grand tourisme, etc. La facilitation des visas apparaît davantage comme l’une des mesures visant à réduire la paperasse du Cameroun et l’emprise excessive et stérilisante de sa bureaucrate tatillonne, dans l’espérance peut-être que nous pourrions au moins approcher les bons standards mondiaux.

Toujours au sujet du visa, le texte imposant ce document pour les cas de double nationalité fera-t-il enfin l’objet d’une révision dans le cadre de la résolution sur ‘‘la contribution accrue de la diaspora’’ au développement économique ?

Je ne sais pas, n’étant pas dans l’appareil gouvernant qui prend des décisions. Mais si on s’en tient au rôle central qui a été assigné à la Diaspora dans le Document de Vision et aux perspectives de collaboration fructueuse annoncées par le pouvoir public, la problématique de la double nationalité devrait trouver une solution rapide.  Maintenant, en tant que citoyen, je trouve absolument grotesque qu’on dénie à un Camerounais le droit d’être camerounais au motif que pour des raisons opératoires, il a pris un passeport d’un pays étranger. C’est ignorer notre sociologie  et fragiliser la nationalité camerounaise. Si je suis un Eton, un Moundang ou un Bakweri, le fait de m’enlever la nationalité camerounaise enlève-t-il mon appartenance tribale ? Va-t-on m’empêcher de construire dans mon village, de m’enterrer auprès des miens ou de participer aux réunions de ma communauté ? Si on ne peut donc pas m’empêcher de le faire, la loi sur la double nationalité camerounaise apparaît artificielle et désincarnée, sans la moindre attache avec la sociologie locale. Elle représente ainsi l’une de ces dispositions administratives sans grande utilité autre que multiplier les tracasseries et conforte la nature paperassière et stérile de notre administration. Ce n’est pas dire que la double nationalité ne puisse pas avoir un inconvénient, comme les situations où des nationaux l’instrumentalisent pour des fins judiciaires. Mais c’est précisément parce que la loi est ainsi faite. Le Cameroun devrait plutôt prendre des dispositions copiées sur celles de certains pays arabes qui ne reconnaissent que la renonciation à la nationalité. Autrement dit, un Camerounais qui n’a pas encore renoncé formellement à sa nationalité reste Camerounais, indépendamment des nationalités additionnelles qu’il a prises.

Quelle est la plus-value de Investir au Cameroun par rapport aux résolutions du forum économique qui s’est tenu à Douala il y a quelque temps ?

Cette conférence s’inscrit dans le cadre des opérations de séduction pour attirer l’Investissement direct étranger (Ide). Elle participe des mécanismes de financement prévus pour réaliser la Vision qui a recensé comme mode de financement, outre les Ide, la mobilisation de l’épargne nationale à travers des institutions financières de proximité, la valorisation des transferts de la diaspora, la rationalisation et la systématisation de la fiscalité. Elle fait suite à des opérations précédentes de mobilisation des Ide, telles que le voyage du Chef de l’Etat en Turquie, celui du Premier ministère en Chine, sans compter les multiples initiatives du Minepat et du MinfiI. Il ne faut pas lui donner une importance exagérée : quoiqu’elle soit très médiatisée, elle n’apporte rien de particulier par rapport aux autres opérations de même nature.

Dans son speech, le multimilliardaire nigérian Tony Elumelu a déclaré : «…Si vous voulez attirer les investisseurs, faites la promotion des entrepreneurs locaux…». De votre lecture, le Cameroun excelle-t-il dans ce sens ?

Cela relève du simple bon sens ! Pourquoi les Camerounais se pâment d’admiration devant des évidences que les experts nationaux assènent chaque jour jusqu’à casser les tympans, au simple motif qu’elles émanent des étrangers ? C’est le discours tenu par les entrepreneurs nationaux, et par les économistes nationalistes dont moi-même. Par exemple, comment voulez-vous développer la menuiserie industrielle au Cameroun quand vous arrachez les impôts aux menuisiers locaux pour aller acheter les meubles de Chine ?

Le Dg de l’Economie, Tamba, a précisé qu’il y avait 800 invités au sommet. Avec un tel panel, on voit le coût des billets d’avion, les cachets des invités, les frais de déplacement et d’hébergement, les agapes… Pouvez-vous soupçonner le coût qu’a payé le contribuable camerounais pour un tel sommet ?

Je ne sais pas combien cela a coûté, ni dans quelle mesure le budget de l’Etat a été sollicité. Mais il faut noter que ce genre d’opération est généralement financé par les opérateurs intéressés eux-mêmes qui y trouvent une occasion de faire leur propre promotion ou d’imposer des obligations à l’Etat. Il est évident que des personnalités comme Bolloré ou Dangoté qui disposent de gigantesques empires peuvent prendre en charge ce genre d’opérations, quitte à requérir plus tard des compensations en termes de marchés, de facilités ou de privilèges. En général, le financement est plus complexe que ne le perçoit le profane et il est possible que le budget de l’Etat n’ait pas été directement sollicité dans des proportions considérables.

Est-ce que le jeu valait la chandelle ?

Cela dépend de ce qu’on veut. Ce qui est certain, c’est que la promotion a été faite et on a parlé du Cameroun. Maintenant, est-ce que cela va attirer davantage les investissements ? J’en doute. En tout état de cause, si j’avais quelque chose à dire, j’aurais proposé les états généraux de l’Economie camerounaise, avec des experts nationaux qui auraient revisité les grands choix stratégiques, ainsi que des problématiques centrales comme le système monétaire, la protection de l’espace national, la planification, l’aménagement du territoire et la place de l’Etat. Cela me parait infiniment plus important et plus utile que ces opérations médiatiques.

Entretien réalisé avec Valgadine TONGA

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