Hommage à Joseph Ndi-Samba : Un arbre dans la forêt Ekang déraciné pour montrer de belles racines

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Vincent-Sosthène Fouda

Vincent-Sosthène Fouda

C’est un exercice assez difficile au sens littéral du terme d’avoir à synthétiser un homme qui nous quitte. C’est un exercice militaire que de rendre honneur aux guerriers morts à la guerre. Le législateur l’a voulu ainsi, puis ce sont les médecins qui se sont emparés de l’exercice. Comprenez que pour moi, j’eusse volontiers pensé qu’à des hommes dont la vaillance s’est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels que ceux que la République leur a accordés sous vos yeux, et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l’habileté plus ou moins grande d’un orateur à trouver plus ou moins de créance.

Il est difficile en effet de parler comme il convient, encore qu’ici il ne s’agisse que d’écrire, dans une circonstance où la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L’auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l’éloge est insuffisant, étant donné ce qu’il désire et ce qu’il sait ; celui qui n’a pas d’expérience sera tenté de croire, poussé par l’envie qu’il y a de l’exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d’autres ne sont supportables que dans la mesure où l’on s’estime soi-même susceptible d’accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l’envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m’y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous. Ces mots vous l’avez compris ne sont pas de moi, mais de Thucydide à Périclès. Je les ai entendus pour la première fois de Joseph Ndi-Samba témoignant de la vie du Révérend Père Engelberg Mveng en 1995. Ils sont consignés dans un numéro spécial de Générations un hebdomadaire avant-gardiste qui paraissait au Cameroun dans ces années qui pourraient nous sembler lointaines. C’est le Père Eloi Messi qui me l’avait fait acheter en me disant : « Il est important que commence un travail d’archive dans notre pays ». Dans ce journal, on peut avoir des mots de Louis Paul Ngongo, de Prosper Abéga, de Joseph Marie Bipoun Woum et j’en oublie certains parmi les plus illustres malheureusement.

Joseph Ndi-Samba a beaucoup souffert

 Je prends la parole parce que j’y ai été invité et parce que je ne peux point m’y soustraire. Joseph Ndi-Samba nous a malheureusement quittés le vendredi 13 mai 2016 vers 9 h 57 de suite d’une longue maladie. Longue maladie, parce que Joseph Ndi-Samba a souffert pendant longtemps. L’impitoyable faucheuse a donc finalement frappé dans nos murs. Je disais que Joseph Ndi-Samba a beaucoup souffert… Mais dans le souci de servir, de communiquer la vie, il a longtemps géré sa souffrance, ses douleurs avec philosophie, certains diront avec sagesse. Cette attitude, il l’a observée jusqu’à son dernier jour. En effet, à quelques minutes du dernier soupir, il a, avec un ton plein d’amour et de relativisation de sa souffrance, posé la question à ses filles qui étaient à son chevet en ces termes : «Comment allez-vous ? »… Elles n’ont pas pu répondre, il a souri et s’est endormi en poussant un dernier souffle transmetteur de vie. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, gens d’ici et d’ailleurs, donc, chers lecteurs d’un jour, si la pratique de l’oraison funèbre remonte à l’Antiquité avant de devenir un genre littéraire au XVIe siècle, cette pratique prend aujourd’hui la forme d’un snobisme, d’une civilité dont les préceptes sont énumérés dans les codes de conduite et qui, finalement, ne viennent pas de notre moi profond. L’oraison funèbre est justement devenue cette déploration cérémonieuse visant à créer une profonde émotion collective en faisant l’éloge du défunt. Je suis pour l’émotion collective, je ne la crois pas spontanée, je crois qu’elle structure aussi le « nous-commun » si cher à mes travaux et à mon engagement.

Il ne s’agira pas aujourd’hui pour moi de cette politesse cérémonieuse et raffinée qui rime avec l’hypocrisie et le mensonge. Joseph Ndi-Samba, je le connais depuis que j’ai l’âge de la raison, il est le seul visiteur du soir de la maison familiale que je n’ai jamais appelé tonton ! Allez savoir pourquoi. Mon propos de ce jour s’assimile à ce que le Philosophe Bergson appelle la politesse de cœur et de l’esprit, ce sentiment profond qui se vit et ne se dit pas aussi aisément parce qu’il est partage de considération, de fraternité et de sympathie. Pour le dire autrement, contrairement aux habitudes qui veulent que le discours soit dithyrambique, mon propos sera volontairement sobre, voire, pour certains, indigent. En effet, si de là où il repose, Joseph Ndi-Samba peut nous voir et nous entendre, il me reprocherait véhémentement de pérorer et de sombrer dans ce qu’il exécrait le plus, à savoir, penché sur sa pierre tumulaire, la découverte des qualités post mortem. Par respect pour sa mémoire, je m’en tiendrai donc à une narration ad litteram. Les radios, les télévisions (il en était promoteur) ont des archives qui peuvent témoigner ou contredire mon propos.

Honneur et respect

Joseph Ndi-Samba est né à Ayene le 30 mai 1941 c’était un vendredi, au lever du jour. Il est fils de Samba Mbang Moise et de Esther Nyangono. Ainsi les femmes qui passaient panier au dos pour le marché de Vimli le samedi et la messe du dimanche apportèrent la nouvelle jusqu’aux berges de Mfou. Il alla à l’école dans ce village Ayene jusqu’au CM2 et en 1964 entre travaux champêtres et initiation à la culture de ses ancêtres, il décrocha son baccalauréat en 1964 avant de s’envoler pour Londres où il obtient un Certificate in English studies for foreign Students  en 1966. Il regagne le Cameroun et pendant qu’il prépare sa licence à l’université de Yaoundé, il dirige le Collège Madeleine, il est licencié ès lettre en 1969. Pour ce parcours brillant et fort élogieux, honneur et respect. Joseph Ndi-Samba comprendra très vite, lui qui a su marcher des dizaines de kilomètres à pied pour chercher l’instruction, combien celle-ci est nécessaire pour le jeune Etat du Cameroun indépendant seulement depuis 6 ans, voilà pourquoi il va se rapprocher des sœurs du saint Cœur de Marie déjà installées à Mbalmayo, mais aussi à Mvog Ada dans ces locaux éternels de l’École Notre Dame des Victoires pour lancer les Cours du Soir Institut Samba afin de permettre aux hommes et aux femmes qui travaillent dans la journée de pouvoir s’instruire le soir. L’Université du Québec à Montréal est née ainsi sous l’impulsion des Jésuites pour donner une chance de développement au Canada français. Pour cette vision de l’éducation, honneur et respect.

Joseph Ndi-Samba a pris de l’âge et n’a pas été épargné par les maladies. Entouré de l’affection des siens, il a été évacué en France il y a quelques mois, nous avions tous pensé que c’était la fin. Je me souviens lui avoir dit alors, il y a encore quelques raisons pour lesquelles tu devrais rester en vie. La pudeur m’interdit de le révéler ici aujourd’hui – son bref-long séjour en France l’a aidé à recouvrer quelques bonnes calories ; sans totalement retrouver sa bonne santé. Mais il n’était pas l’homme des grandes escapades, c’était un Ekang, un Adzap qui ne pouvait que pousser ici, sur les berges du Nlong. Joseph Ndi Samba avait une belle et bonne bibliothèque dans une société où l’on s’ennuie assez rapidement lorsque l’on est invité et que le visiteur vous a mis plein la vue avec sa fortune passagère. On pouvait y voir des livres de Métaphysique, de philosophie ancienne, d’enseignement, de pédagogie, voilà pourquoi je peux dire sans risque de me tromper que toute sa pensée, tout son travail dans cette rencontre rare entre la pensée et l’action chez Joseph Ndi Samba était tourné et centré sur les conditions et possibilités de la Vie bonne. Tout son « sikulube tara » y était tourné dans « cet Agir l’un pour l’autre au bon moment ». Joseph Ndi-Samba est né le 30 mai, il est mort le 13 mai, il a vécu 75 ans. Pour ceux et celles qui sont croyants, vous pourrez lire la somme de tout ceci avec des yeux de croyants – Ndi-Samba fut un homme de béatitudes.

L’homme d’interrogation

Comme enseignant, comme fondateur d’établissement, comme maire fondateur de la commune de Nkol-Metet, Joseph Ndi Samba a été une estampille sur laquelle des milliers des gens se sont hissés pour aller à l’assaut de la vie, de la survie et de la vérité. Je peux lever les yeux pour regarder le parcours de Joseph Ndi-Samba depuis Ayëne jusqu’à Yaoundé, de Yaoundé à Londres, de Londres à Yaoundé, je peux voir l’homme pieds nus, je peux voir l’homme d’interrogation, l’homme des grands ensemencements. Il me reste beaucoup à dire sur cet Ekang, je le dirai comme philosophe en m’inspirant du « sikulube tara », car la vie de Joseph Ndi Samba s’inscrit dans la dialectique de la mort physique et de l’immortalité sociale et métaphysique ; celle-ci ne peut s’acquérir qu’après celle-là. Je voudrais dire qu’en mettant ensemble la philosophie ancienne et la sagesse Ekang, nous pouvons prendre le mythe d’Er le Pamphylien du livre X de la République de Platon. Si aujourd’hui, son âme entreprend le voyage d’ER le Pamphylien, nous pensons que comme toute âme, elle reste immortelle. Qui plus est, les actions menées par cet artiste des consciences nous laissent espérer que les dieux de l’au-delà lui réserveront un meilleur sort. C’est ici donc qu’intervient la sagesse ancestrale ô combien millénaire que nous rappelle Engelberg Mveng, la mort apparaît comme impuissante à supprimer la vie de manière définitive.

Joseph Ndi-Samba a vu Dieu comme l’allié naturel de l’homme puisque maintenant, il est avec Esther Nyangono sa mère, avec Samba Mbang Moïse son père, avec Jean-Baptiste Amougou Atangana son frère, avec Alexandre Biyidi Awala Mongo Beti son frère, avec Atangana Mazé, avec Jean louis Ava Ava parce que comprenez-vous, au son du tam-tam mâle ce qui s’identifie à l’être-force de l’homme, ce qui renforce sa vie, se situe sur l’échelle dialectique qui monte vers Dieu. Voici donc le triomphe de l’anyang, de l’avuman, du mgbwa ! Ces paroles sont d’Engelberg Mveng, Joseph Ndi Samba les a incarnées. Hier élégant homme actif, négociateur discret et infatigable, éducateur vertébré, comment peut-on évoquer aujourd’hui le nom de Joseph Ndi Samba  en termses de veillée et de dépouille mortelle ? C’est la terrible interrogation qui nous conduit à disserter sur la mort.

Grand malheur de l’homme

Ultime transgression de l’homme dans la mesure où elle se définit par le corps sans vie, le cadavre, la mort apparaît comme le plus grand malheur de l’homme. Elle est une fêlure constante qui fait basculer l’univers, trouble la façade de la respectabilité. C’est pourquoi elle gouverne les vivants comme l’inévitable, l’indomptable expérience. Le Philosophe dira que dès qu’un bébé naît, il est assez vieux pour mourir. Je le tiens de Monseigneur Joseph Befe Ateba qui le tenait lui-même de l’Abbé Léon Messi, ainsi la chaîne n’est pas rompue… Vous qui m’avez donc sollicité, nous avons beaucoup partagé avec Ndi Nyangono, moan asse atianayinyia. Convaincus de sa mort, nous aussi, nous savons que nous passerons… En effet, si chaque pas dans la vie est un pas vers la mort, il est des morts qu’il faut assassiner ; ces morts qui arrachent les plus vigoureux, les plus frais, les plus productifs, les plus aimables !

Par la disparition Ndi-Samba, le Village d’Ayëne, le département du Nlong et So’o comme aime à le désigner Martin Mbarga Nguélé, le peuple Ekang chanté et porté au firmament par le poète Pierre Claver Zeng, deviennent orphelins. Avec ce vide difficile à gérer, je constate avec vous que la mort a envahi tout l’espace : elle est sur terre, dans l’eau, dans l’air ; elle court, saute, rampe, elle cherche, traque tout le monde et toutes les choses. Mais loin de tuer en nous le goût de l’aventure chrétienne et intellectuelle, nous devons aujourd’hui considérer ici chez nous Ndi-Samba comme un modèle. Joseph Ndi-Samba  n’est pas mort à la vie sociale et intellectuelle puisqu’il laisse à la postérité l’exemple de sa propre vie, des milliers d’étudiants qu’il a formés et encadrés, une œuvre sociale, oui l’Adzap est déraciné pour qu’enfin nous contemplions ses racines, belles et majestueuses !

Des « hommes gaspillés »

Avant de me réduire au silence méditatif qu’impose la douleur, c’est à Joseph Ndi-Samba que je voudrais m’adresser directement comme l’histoire de l’élan vital qui, à son origine, est condamné à rencontrer l’adversité de la matière dont il triomphera pour ensuite traverser toutes les autres formes de vie, y compris la matière elle-même, nos premiers rapports, je l’avoue, n’ont pas été ceux des plus fraternels. Tu symbolisais pour nous, une rigueur que nous considérions à tort comme une trahison. Nos aînés en parlaient, nos parents se faisaient des confidences parfois. Puis devenu homme il a fallu venir chez toi comme gendre ! Alors, j’ai découvert que tu avais une vision de l’excellence qui faisait se résigner les moins ambitieux. Mais ce style, je crois, nous a tous formés et nous a aidés à comprendre qu’on pouvait être grand ou se croire grand, mais que la meilleure grandeur est assurément celle que l’on acquiert dans la rigueur et l’humilité. La vie qui est Amour et dévoilement d’imprévisibles nouveautés a ramassé et fondu notre passé dans un présent et un avenir qui nous ont rapprochés et liés comme un fils à son père. C’est d’ailleurs ainsi que tu voulais que je t’appelle. Je n’ai pas pu jusqu’à la fin, tu restes donc l’admiré Monsieur Joseph Ndi-Samba.

sCher père, tu aimais le travail bien fait.

Cher Maître, tu aimais les défis et tu avais une âme de gagneur.

Tu étais un Homme qui détestait la médiocrité. Ceux qui baignaient dans celle-ci, tu les considérais avec humour comme des « hommes gaspillés » et tu ne cessais de répéter « Be tara bengabëbekokoabe bot ».

Je t’ai vu blessé, je t’ai vu courroucé, et je t’ai entendu confesser comme en guise d’au revoir « il faut prendre la vie du bon côté… Le plus important est de vivre toujours selon la Vertu ». Ton enthousiasme, ta perspicacité et ton abnégation au travail t’ont valu admiration et vénération. Tu as été un monsieur, respectueux du plus petit, man ototongmekok. Tu as aimé tes semblables. Tu fus un homme de paix, voyant en chaque être humain une manifestation de la grandeur de la création. Beaucoup de choses furent pour toi sujet d’émerveillement, que tu traduisis avec talent dans tes nombreuses constructions. Tu aimais le Beau, le Bien et le Vrai. Bientôt, je te dirai l’éternel adieu, dans l’antichambre de la résurrection je te dis au revoir.

Par Dr Vincent-Sosthène FOUDA (Socio-politologue)

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