Construction du stade Omnisport de Yaoundé : les aveugles expliquent les travaux aux malvoyants

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Vincent-Sosthène Fouda

Vincent-Sosthène Fouda

Le stade Omnisport de Yaoundé a nourri l’imaginaire de ma jeunesse. Construit dans les années 70, il vit l’élimination des Lions Indomptables de la Coupe d’Afrique des Nations par le Congo en 1972, l’année même de ma naissance. Mon père me raconta qu’avec les Drs Essougou, Makang Ma Mbock et le procureur Pierre Essama Mekongo, ils oublièrent à la fin du match leur véhicule et allèrent à pied jusqu’à Elig-Omgba-Si avant de réaliser qu’ils étaient bien allés au stade dans un véhicule ! Une seule fois dans ma vie, j’ai donc été dans ce stade avec le feu Abbé Albert Ottou Owona qui avait le virus du foot. Je n’en garde pas un très bon souvenir. Mais passons. Tous les matins pour me rendre au centre-ville je passe devant ce stade qui mérite bien son nom de Cuvette de Nfandena en plein pays Mvog Ekoussou qui en veulent toujours aux Mvog Ada. Pour la petite histoire, il reproche à André Fouda Omgba-Si de s’être accaparé leurs terres pour construire ce stade et ériger un cimetière dit municipal. Je n’ai jamais pu mettre la main sur les documents pouvant me permettre de comprendre l’origine de ce conflit bien que Fouda André ait par la suite convolé en juste noces avec une Mvog Ekoussou. La haine est tenace en pays Ekang.

En ce mois de janvier, le 18 exactement, le stade ou du moins ce qu’il en reste est calme, la tôle bleue entoure le vieux monsieur. Madame ma mère me demande de me garer en contre bas de la route qui mène à l’avenue Foé. A son âge, elle voudrait voir de ses yeux ce que cachent les tôles bleues. Ici Chinois rime avec « chintock » qui veut dire dans l’esprit de tous les Camerounais de la « pacotille ». Les Chinois sont partis depuis des années, aucune entreprise camerounaise n’a pu jusqu’à présent repris le chantier. On parle de détournement, d’esclavage. Les Camerounais savent être excessifs surtout quand ça touche du Chinois ! Alors avec madame ma mère nous nous avançons et j’explique au vigile en faction que ma mère est née dans cette endroit et aimerait visiter le stade. Nous entrons au cœur de ce squelette bien désossé, entre fers rouillées, tas de ciment, de sable, de gravier, de marre d’eau, de matière fécale et que sais-je encore ! Ma mère peine à se déplacer bien qu’elle se serve d’une béquille et qu’elle s’accroche à moi ; avouons qu’il est difficile pour un homme d’avoir 4 pieds !

Au bout de trente minutes qui me paraissent une éternité, nous regagnons la sortie. J’ai pris quelques notes comme je le fais chaque fois que je suis hors de mon bureau. Il y a un attroupement de jeunes filles et jeunes hommes. Ils partent de nombreuses langues du pays mais surtout l’ewondo la langue locale. « Grand alors, la mater est venue exorciser le stade ? » demande un jeune. Un autre renchérit, « tara dit nous ce que tu as vu, c’est seulement la magie ici, les Chinois sont partis avec tous l’argent et les Nnanga de chantoux ont pris le reste. Ici, ce sont les ‘’aveugles’’ qui montrent le chemin aux sourds et ces derniers jouent aux interprètes.  Je ne suis pas spécialiste des constructions, mais je peux m’avancer pour dire que le chantier n’est pas réalisé à 10% bien que ce soit une réfection et non une construction complète. Ici l’on donne de nombreuses raisons à l’arrêt du chantier alors que la CAN féminine est dans moins de 7 mois, on parle de terrorisme, de Chinois qui ne parle pas un mot de français, qui sont des esclavagistes, du ministre Bidoung Mkpatt qui veut donner l’argent seulement aux Nnanga ses frères, du président Biya qui ne sait pas ce qui l’attend, d’une imminente attaque de Boko Haram, des ancêtres qui sont fâchés, de la malédiction du décès de Marc Vivien Foé etc…

Malgré tout ceci le ministre des sports rassure. Des photos sont prises d’un chapeau du conte des fées et exhibées à qui veut bien voir pour dire que le Cameroun sera bien prêt pour le début de la CAN avec des stades homologués par la CAF et la FIFA. Personnellement, ne me demandez pas qui homologue les stades pour une telle compétition, je n’en sais que dalle. Le premier ministre parle d’une feuille de route qui tient compte des besoins du pays et du calendrier des compétitions. Il a cependant dit-il prescrit un renforcement des équipes et mobiliser les ressources nécessaires pour que les chantiers soient livrés dans les délais. Quand je m’ouvre à mes visiteurs du soir, ils me disent le contraire. Certains m’avouent avoir confié leurs craintes au président de la République. Certains évoquent même avoir demandé la mobilisation du Génie Militaire, mais tout le monde est unanime pour dire que le Cameroun a accumulé les incohérences sur tous les chantiers au point de conclure que nous sommes face à un complot. Le jeudi 25 février je décide de revenir au stade, histoire de voir si les choses bougent, mais tout est bancale en dépit des pressions, des décisions prises par le gouvernement ; c’est le statu quo. Mais Bidoung Mkpatt a plus d’un tour dans sa besace. Il a ses journalismes, ses communicants ici et ailleurs. On annonce l’homologation d’un stade à Limbé, cette homologation daterait du 6 février mais elle est à la une ce 25 février afin de masquer ce qui se joue à Yaoundé sous le nez et la barbe du premier sportif camerounais. Cette fois en petit comité, les boîtes de communication vont amplifier la thèse du complot, « ce sont les ouvriers camerounais qui traînent des pieds. Ils ne veulent pas faire avancer les travaux, l’esprit des Camerounais est vraiment dérangé. Ils ne veulent pas voir le chantier finir mais ils auront une surprise. » Drôle, n’est-ce pas ? Dans un intervalle de moins de deux mois, le premier ministre chef du gouvernement, le ministre Bidoung Mkpatt, trouvent deux alibis différents pour justifier ce qui fait trainer les travaux. Qui cherchent-ils à tromper ? Paul Biya mais certainement pas le peuple camerounais.

 Camerounais et Chinois puis Chinois et Camerounais en grève

Dans la semaine du 5 janvier 2016, on parle de mouvement de grève sur le chantier mais il est difficile de déterminer qui fait grève et pourquoi. Oui, on peut avancer l’exigence du paiement de la prime journalière. Quand les ouvriers sont à jeun et n’ont pas pu manger parce qu’ils n’ont pas perçu leurs salaires, comment peuvent-ils bien travailler pour faire évoluer les travaux ? On parle des entreprises chinoises, mais personne n’a les noms desdites entreprises. On évoque de Sinohydro, ses responsables pointent un doigt accusateur sur le maitre d’ouvrage qui n’a pas jugé bon de reconnaître que « c’est faute de financement que le taux d’avancement estimé à ce jour à 7,5% n’a pas évolué ». Arab Contractors est aussi du lot, une liste longue comme le bras de sous-traitants, dont personne n’a jamais vu le visage ici ! Pour ceux qui ne le savent pas, c’est 26 milliards de franc CFA ponctionnés dans le budget de l’Etat qui ont été dégagés pour réfectionner ce stade ! Il y a une trentaine de lots que j’ai mentionnée dans mon calepin, le lot électricité différent du lot éclairage, les télécommunications, aménagement des aires de jeu c’est le lot 2 et les aires de jeu ici vont du terrain de foot aux différentes pistes d’athlétismes en passant par les sautoirs et autres ! On parle d’un taux de réalisation de 27%. Le lot 3 voiries et parking le taux d’avancement est de 8% au 25 mars 2016 ! C’est environ 7 mois de retard pour un chantier devant être livré en juin !

Des méthodes d’un autre siècle sur le chantier

Sur ce chantier de grande importance, les ouvriers n’ont pas le matériel nécessaire pour travailler. Ils sont contraints à des méthodes révolues pour fonctionner. Par exemple, ils utilisent des poulies et autres matériels pour faire monter des sceaux d’eau et de sable. Au lieu d’utiliser des machines de dernières générations pour faire évoluer les travaux, ce sont des cordes qui servent à faire monter les sceaux de ciment préparé et autres pour aller plus haut. Le ciment lui-même est tourné à mil-lieux du chantier, il est ensuite transporter à dos d’homme ! On parle de mettre entre 700 et 1000 ouvriers sur le chantier ? Autrement dit, d’ouvrir une fosse commune pour ensevelir des ouvriers car avec les marteaux piqueurs, les coups de pelle, l’ignorance même des ouvriers des fondations de la structure originelle, elle ne tiendra pas, elle s’écroulera, le sang coulera et les Camerounais salueront comme une victoire, oui pour les victoires futures de l’équipe nationale de football du Cameroun.

Par Dr Vincent-Sosthène FOUDA socio-politologue

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