Tribune libre : Mort, délation, politique de la haine, entre tribalisme et jeux politiques

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Vincent-Sosthène Fouda

Vincent-Sosthène Fouda

La persistance de la délation, de la calomnie dans ce groupe relativise les agissements du système dictatorial sous lequel nous ployons depuis 5 décennies au Cameroun. Nous devons avoir le courage de le dire, de le dénoncer; on ne replace pas la dictature par une répression de masse, l’histoire est là pour nous le démontrer. Il y a dans ce groupe un élan de générosité capable de faire naître « l’émotion collective » que j’appelle de tous mes vœux depuis mon entrée en politique dans notre pays. Njilié n’est plus qu’un prénom Frédéric, Nguélé n’est plus qu’un prénom Martin, Ebele Kwene n’est pas plus que Georges Honoré, ce sont là des soldats et officiers camerounais tombés pour défendre « l’intégrité de notre territoire », barbarisme qui ne signifierait rien au regard des vies qui tombent si les soldats au front ne nous envoyaient pas de la ligne de feu des messages comme amis, comme frères, comme compatriotes. C’est la teneur du dernier message de Njilié Fefen Frédéric : « Merci grande sœur pour ton soutien. Tu n’imagines pas comme ça me fait plaisir que tu aies suivi mon appel. Qd on fait TT ça on se dit svt même de quoi il s’agit ? De quoi ou de quels types de barbares on les protèges ? Et la regarde ce reportage, c’est vraiment réconfortant. Car la on se dit ah il y a au moins des gens qui s’intéressent à ce qu’on fait dans leur propre pays. »

Ces lettres qui nous parviennent par bribes de la ligne de feu sont une invite à tisser, à construire quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus humain et certainement de plus camerounais. Que disons-nous collectivement, quand les soldats sur la ligne de front, s’arrêtent ensemble et refusent d’abandonner la dépouille d’un des leurs aux corbeaux et aux charognards ? Les reporters de guerres, oui il y en a quelques-uns dans notre pays, qui nous rapportent des images afin que nous sachions et que nous ne fassions pas comme une génération avant la nôtre qui a utilisé un effaceur pour avancer en oubliant que la vie humaine ne saurait transcender l’histoire d’un pays. Ne négligeons pas la place qu’il convient d’accorder à l’expérience positive de nos soldats sur la ligne de feu. Si une lecture régressive de l’histoire considère la mort d’un système de pensée dans l’évolution et la construction d’une identité, alors, il nous revient de rendre compte de la rémanence d’une vision de l’espace issue de notre appropriation de l’histoire, de cette histoire, celle qui justement doit engendrer un peuple ; le peuple camerounais. Pouvons-nous, en distillant la haine faire mieux que Achille Mbembé ? Daniel Abwa, Engelberg Mveng, Taguem Fah ? Des noms qui ne disent rien à beaucoup d’entre nous ici, mais pourtant qui structurent notre espace public pour le faire tenir en une couture reconnaissable et identifiable par tous. Intellectuel je suis, pas par le dire mais par le faire, par la reconnaissance de mes pairs. J’ai aussi appris à l’école jésuite à ne point revendiquer l’humilité parce que la modestie me suffit.

Loin de mourir, d’être dépassé, ou même contesté, le Cameroun doit trouver une nouvelle fraîcheur avec vos recherches, non avec les injures, la calomnie la médisance affamée, une sorte de lupa generis tui permanente. Ici même il y a trois jours, j’ai demandé si la génération des billes était capable de faire mieux que celle du songo à défaut de la détrôner ? Chaque génération a sa révolution, celle de nos pères a produit les indépendances que nous qualifions de factices; toi, cher compatriote, qu’a produit la tienne pour que demain tes enfants pas les miens puissent en parler avec fierté ? L’histoire n’est pas un exercice comparatif. Mongo Beti a écrit les plus belles lettres de la littérature camerounaise, on ne te demande pas de l’égaler, mais juste de faire ta part. Voilà pourquoi je salue la « Société Camerounaise d’Histoire » qui réunie du 27 février au 1er mars 2016 à Maroua a consacré une partie de ses travaux sur la thématique « Regards croisés des historiens camerounais » sur l’historien et politologue Achille Mbembe. Ça change des injures permanentes, des critiques ad hominem. Je me souviens de cette question que me posa un enseignant à l’IRIC alors que j’étais appelé à donner une conférence en septembre 2002, « Dites-moi docteur, qu’est-ce que Mbembe a déjà apporté à notre pays ? Qu’est ce qu’il dit au juste ? » Je l’invitai avec courtoisie à le lire, à l’époque, Mbembé n’avait encore prêté sa plume qu’à Ruben Um Nyobè qui aujourd’hui est référencé comme historien ou comme écrivain 70 ans après son assassinat. C’est cela la mission de l’intellectuel, s’effacer pour faire dire l’autre, pour faire exister l’autre. C’est ce que nous enseignait Pierre Bourdieu dans les années 1996, mon compatriote le Dr Désiré Danga m’y avait fortement conseillé de prendre ces cours. « La mission des intellectuels est historique. Elle n’a pas de début et elle n’a pas de fin : elle est (être Dasein de Heidegger). C’est grâce au travail des intellectuels, grâce à leur implication dans le devenir de leurs sociétés que les hommes jouissent aujourd’hui de leur dignité et de leur fierté. » Pierre Bourdieu comme me le dira un jour Jean-Marc Ela est né aussi pauvre que 98% de Camerounais à Denguin dans le béarnais. Comme Ossendé Afana le premier économiste camerounais né dans ce qui est l’arrondissement de Sa’a aujourd’hui dans le département de la Lékié, comme Joseph Tchuindjang Pouemi, né le 13 novembre 1937 à Bangoua; C’est pour cela que nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Combien sommes-nous à nous interroger sur le dépeuplement au féminin du département de la Menoua à cause des pratiques archaïques du mariage? Le lopin de terre donné même à titre symbolique, à la grand-mère qui contraint les filles à se marier au village le plus proche ? J’en ai été victime, les filles s’en vont non pas dans l’arrondissement voisin, non pas dans le département voisin, elles quittent le pays pour échapper à ces contraintes d’un autre siècle.Voici le témoignage de Rosalie : « Il faut comprendre que la Menoua c’est quatre groupes, les Bafou, les Foto, les Baleveng et les Fokoué. Je suis 100% Bafou, je n’ai jamais réussi à trouver un prétendant mieux ailleurs que chez les Bafou pour mes parents, alors j’ai quitté le Cameroun à la première occasion pour épouser un Ontarien que j’ai rencontré à l’université. »

Pour Vanessa, le cas n’est guère différent, « ma mère avait 4 sœurs et deux frères, tous mariés à Foto, ma grand-mère a donc reçu des terres à chacun des mariages de ses cinq filles. Trois de mes tantes ont eu des problèmes dans leur ménage et notre grand-mère n’a plus eu accès aux terres. Mes tantes ont toujours fait pression sur nous, de manière maligne, ‘‘oui ce prétendant est bien mais ce serait bon si tu trouvais un mari ici à Foto’’; Aujourd’hui mes cinq sœurs sont célibataires et moi je suis mariée à un burkinabè. Je l’ai fait parce qu’aucun Camerounais n’était assez bien pour me mériter pour ma famille en dehors d’un Foto. » Nous aurions gagné à travailler sur l’anthropologie et l’ethnologie de ce département qui a tant à offrir au Cameroun tout entier. Pourtant ce travail est ignoré dans la recherche. La Menoua dans 40 ans pourra disparaître comme département à cause de son incapacité à faire évoluer ses coutumes et ses us. Ce qui est vrai pour le département de la Menoua, l’est aussi pour plusieurs départements et plusieurs tribus dans l’ensemble du territoire national.

C’est par la guerre que j’ai ouvert cette réflexion; Je voudrais la poursuivre en disant que le nombre important de correspondances de guerre qui nous parviennent par les réseaux sociaux nécessite l’élaboration d’un cadre méthodologique précis approprié au corpus et permettant d’en brasser la masse. Nous pourrions élaborer des instruments nouveaux d’analyse du contenu de ces échanges et en faire un instrument historiographique nouveau permettant de comprendre l’état d’esprit des combattants, sur la manière dont se constitue cette identité commune qui manque tant dans ce pays si disparate au front, avec ses peuples si différents les uns les autres … Je refuse d’être seul convoqué à faire ce travail; C’est une invite à tous et à toutes, parce que nous pouvons et devons tous faire œuvre utile, parce que je suis persuadé que l’attitude épistolière que nous pouvons dégager ici, dans l’espace de l’interdiscours contemporain et de nos contemporains permettra de faire entendre la voix d’un groupe, la voix d’un peuple, le groupe des combattants, le peuple camerounais.

Par le Dr Vincent-Sosthène FOUDA président du Mouvement Camerounais Pour la Social-Démocratie

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