Le travail décent au Cameroun: mythe ou réalité?

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Serge Aimé BikoiLa thématique de la fête internationale du travail, en 2016, s’intitule: « Responsabilité sociale des entreprises et des syndicats pour un travail décent ». Ce thème offre à tout travailleur, aux ingénieries du labeur social, ainsi qu’aux Sociologues du travail  l’opportunité de questionner cette terminologie et de problématiser, de façon substantielle, l’existence ou non du travail décent dans la division de l’emploi au Cameroun.

Esquisse de définition du travail décent

Baliser le travail décent revient à segmenter deux variantes de cette terminologie. D’une part, travail, qui est un déterminant, et d’autre part, décent, lequel réfère à un qualificatif. Travail correspond à une besogne ou à un labeur réalisé dans un environnement socioprofessionnel déterminé. Le travail est rémunéré et non-rémunéré suivant l’appartenance d’un agent à un contexte socioprofessionnel ou non. Dans le cadre de la division du travail, le travail est rétribué tant il permet à un employé de bénéficier, à la fin de chaque mois, d’une rémunération donnée, fruit des services rendus. Contextuellement, travail, dans ce sens, renvoie à un emploi salarié.

Décent est un qualificatif ayant la configuration ou la connotation d’un jugement de valeur appréciatif. Ce qui est décent est valorisant. Dans la catégorisation de la critériologie de la décence, en situation socioprofessionnelle, la législation du travail intègre, entre autres,  les conditions de travail favorables à l’éclosion des employés, le salaire substantiel, la sécurité sociale (assurance maladie/santé, affiliation à la Cnps -Caisse nationale de prévoyance sociale- et juridique (signature d’un contrat de travail en bonne et due forme et souscription de l’employeur aux droits, devoirs et intérêts des ouvriers). Il s’agit, fondamentalement, de tous les déterminants de l’environnement favorable à la rentabilité, à la productivité, à la fiabilité, ainsi qu’à la compétitivité des acteurs des différents secteurs d’activités. Un travail décent est, en ce sens, un emploi salarié valorisant, honorable tant il pourvoit à des agents de la division de l’emploi des conditions de travail propices à l’éclosion de la situation socioprofessionnelle et un salaire nécessaire, voire indispensable à la satisfaction des besoins primordiaux des employés en termes de nutrition, de santé, d’éducation, de scolarisation de sa progéniture, de transport, d’infrastructures, bref en terme de bien-être au demeurant. Aussi le travail décent est-il un emploi garantissant la triple sécurité sociale, économique et juridique des ouvriers.

Le travail décent au Cameroun: mythe ou réalité?

Partant de la théorisation du travail décent, dont élucidation vient d’être faite, en référence au Code du travail conceptualisé par l’Organisation internationale du travail (Oit), peut-on matérialiser, dans les faits, ces référentiels définitionnels dans l’ensemble des secteurs de travail au Cameroun? Que nous soyons, à témoins, dans le secteur public, dans le secteur para-public ou dans le secteur privé, est-il possible de statuer sur l’opérationnalité ou, du moins, sur l’opérationnalisation de cette critériologie du travail décent dans un contexte socioprofessionnel? Que nous soyons, dans la même veine, dans le secteur primaire, dans le secteur secondaire ou dans le secteur tertiaire, la réalité du travail décent est-elle observable ou observée, expérimentale ou expérimentée? Sans prétention à l’exhaustivité, jetons, de façon minimale, un regard furtif et épistémique sur ce que l’imaginaire collectif appelle, au niveau de la basse échelle, les « métiers de la précarité ». Dans le giron technique et professionnel, la conscience collective énumère les métiers de : maçon; menuisier; plombier; électricien; ferrailleur; vannier; électronicien; boulanger; pâtissier; etc. Une observation faite dans l’environnement de travail de ces techniciens, environnement essentiellement masculinisé (ce sont des métiers dits traditionnellement masculins), incline à répertorier les images de la précarité et de la vulnérabilité de ces acteurs dans les différentes fabriques. Chantiers insécurisés autant dans les zones urbaines que dans les aires rurales, où les ouvriers ne sont pas à l’abri des morsures des insectes et des reptiles, travailleurs non-protégés socialement, juridiquement et économiquement (suivant les référentiels de cette triple forme de sécurité mentionnés supra), exposition aux coups, blessures, de même qu’aux cas de maladie en situation socioprofessionnelle, octroi sporadique ou irrégulier d’une rétribution due aux services rendus, confrontation à des contingences, turbulences et à des fantasques d’un employeur peu sérieux, mise à pied fantaisiste et sans fondement, licenciement abusif constituent, la nomenclature n’est pas exhaustive, la cohorte des turpitudes et des vicissitudes vécues par les employés en contexte socioprofessionnel. C’est généralement à cause de ces déconvenues que la grille de lecture marxiste table sur la critique systématique et systémique de la division du travail structurée autour de la dialectique de la lutte des classes sociales. Il s’agit là, par assimilation métaphorique, de l’exposé de la théorie de l’exploitation de l’Homme par l’Homme en situation socioprofessionnelle, laquelle débouche, de manière irrémédiable, sur l’aliénation des travailleurs par des employeurs.

Le mythe du travail décent dans les métiers dits traditionnellement  féminins

Un regard porté, dans le même sillage, sur les clichés des milieux socioprofessionnels dans le domaine névralgique des services permet de constater les mêmes travers et les mêmes déconvenues dans les divers secteurs de travail féminisés, corollaire la représentation statistique, mieux de la démographie galopante des jeunes filles et femmes dans ces girons : aide soignante; infirmière; assistante sociale; serveuses de bars, bars-dancings, cabarets, boîtes de nuits, auberge, motels et hôtels; chanteuses et danseuses de ces îlots de plaisir et de loisir, de ces circuits d’ambiance, de jouissance et de réjouissance; stripteaseuse de boîtes de nuit; secrétaire de direction; commerçante; agents commerciaux des sociétés diverses prêtant le flanc à l’enflure des services et au marketing des produits divers dans les rues; call-boxeuse, coiffeuse, couturière; styliste/modeliste; cultivatrices; agricultrices; vendeuse et revendeuse des zones urbaine et rurale; agents domestiques; enseignantes; etc. Autant les tribulations énoncées supra dans l’environnement technique et professionnel fort masculinisé sont subies par des hommes, autant les mêmes désagréments sont vécus, à quelques exceptions près, par des jeunes filles et des femmes dans le secteur tertiaire, où cette catégorie de la population est bien représentée statistiquement parlant. Aux difficultés structurelle et conjoncturelle relevées plus haut, et dont la gent masculine est victime se subordonnent des tribulations auxquelles l’être femme est aussi en butte : droit de cuissage; harcèlement moral et sexuel; menace de licenciement abusif en cas d’insubordination aux frasques et fantasques des employeurs; prostitution des jeunes filles et femmes dans des arcanes de loisir et de plaisir; féminisation de la pauvreté; exploitation du revenu des femmes cultivatrices/agricultrices, des femmes vendeuse/revendeuses par des hommes phallocrates; exposition à des formes de violences symbolique (blâme, reproche, stéréotypes, intrigues, railleries, sarcasmes, quolibets, et autres clichés négatif et péjoratif visant à l’avilissement de la gent féminine, à la dévalorisation de son travail quotidien et à la sous-évaluation de son statut, de ses fonctions, de ses rôles et de sa position dans l’environnement socioprofessionnel) et sexuelle (soumission à des perversions sexuelles mondaines extro-déterminées liées à la pratique de l’homosexualité féminine et masculine).

Le travail décent au Cameroun: un vrai mythe dans la quasi-totalité des secteurs d’activités

Le développement de l’argumentation précédente liée aux images négatives des métiers dits traditionnellement masculins et des professions dites traditionnellement féminines participe à l’illustration, voire à la démonstration des faits et gestes, des mentalités et pratiques qui prévalent concrètement dans le champ socioprofessionnel, et que les travailleurs ne dénoncent pas toujours. Par peur des représailles et par crainte des cas de compression de personnel ou de licenciement abusif. La non-appartenance des travailleurs à des corporations syndicales sérieuses, dont la mission régalienne est défendre les droits et intérêts des employés en situation socioprofessionnelle contribue à renforcer la précarisation et la paupérisation des ouvriers. Au point d’appréhender, in fine, le travail décent comme un leurre, une gageure et, par conséquent, une chimère. En réalité, qu’il s’agisse de la classe ouvrière ou de la classe moyenne, les réalités de la permanence du travail indécent sont observables et observées, expérimentables et expérimentées. Le choix des secteurs de travail dits traditionnellement masculins et des girons dits traditionnellement féminins n’est pas gratuit tant il s’est agi de la monographie, mieux de la sociographie (description superficielle et systématique) du monde du travail, où hommes et femmes sont perpétuellement en butte à des formes de disqualification, de minoration, de marginalisation, de ségrégation et de discrimination. Ce contexte discriminatoire à l’égard des employés participe à consolider la posture de pouvoir, d’autorité et d’influence des patrons qui usent et abusent de leurs employés de façon inconsciente ou consciente.

Fondamentalement, les vrais jouisseurs du travail décent au Cameroun appartiennent à la catégorie de la classe bourgeoise qui est constituée de l’élite compradore, de l’aristocratie bureaucrativo-politique gouvernante. En font partie intégrante: les travailleurs détenteurs des parcelles d’influence et des positions de pouvoir et d’autorité des administrations publiques, des entreprises étatiques et para-étatiques. Toute chose garante de la triple sécurité sociale, économique et juridique si et seulement si les employés responsabilisés concernés offrent, à long terme, leurs services auxdites instances. Les Sous-directeurs, les Directeurs, les Conseillers techniques, les Inspecteurs généraux, le Secrétaire général, le Directeur général, le ministre, bref les cadres et hauts cadres de la technostructure administrative, des entreprises étatique, para-étatique et privé constituent l’architecture des privilégiés  du monde de l’emploi à la faveur des acquis et prérogatives dus à leurs fonctions de pouvoir et à leur position d’autorité dans l’ossature fonctionnelle, structurelle et organisationnelle de la division du travail au Cameroun. Vu la pérennisation de cette classe bourgeoise, qui coopte ses fraters, il y a, en conséquence, la reproduction de la division dichotomique des classes sociales. L’aristocratie gouvernante s’enrichit davantage aux dépens de la majorité démographique des travailleurs des classes ouvrière et moyenne qui ploie sous la pesanteur des conditions de travail et de vie précaires et misérables. Le travail décent reste et demeure un mythe au Cameroun.

Serge Aimé Bikoi (Journaliste indépendant, Sociologue du développement et Secrétaire général du Conseil africain pour l’éthique et la citoyenneté, Capec).

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