Pr Léopold Gustave Lehman : «Le paludisme est l’une des causes principales de notre pauvreté»

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Inefficacité des médicaments, impuissance de la moustiquaire imprégnée, manque de volonté politique…, le biologiste revient sur les raisons de la résistance du paludisme. Interview réalisée ne 2015 avec valtonganoticias.unblog.fr et qui reste, hélas, plus que d’actualité, pour un pays qui a toujours du mal à lutter contre la Malaria.      

 lehman

Voici déjà des décennies qu’on parle du paludisme, pourtant elle fait toujours des victimes. Comment expliquer cette résistance?

C’est depuis plusieurs siècles que le paludisme existe. Il n’existe pas seulement chez l’être humain, mais aussi chez les animaux. Le palu est une maladie causée par le plasmodium. Il y a des plasmodiums chez les animaux, les rongeurs, les reptiles, les mammifères… Le paludisme qui est le plus fréquent chez les Hommes est causé par le plasmodium falciparum. Il faut aussi noté que le plasmodium de l’Homme ne va pas infecter la souris. Le paludisme résiste depuis parce que c’est une maladie complexe. Elle est complexe du fait que le plasmodium vit chez l’homme, chez les moustiques et dans l’environnement. Les biotopes sont très différents. Dans la nature déjà, il y a les difficultés à lutter contre les moustiques. Les moustiques qui transmettent le palu sont appelés anophèles. Il y a des anophèles mâles qui ne piquent pas l’homme- ils se nourrissent uniquement de sucres végétaux- et les anophèles femelles. Les anophèles femelles se nourrissent aussi de sucres végétaux, mais à un moment donné, elles vont s’accoupler et elles auront besoin du sang pour la maturation des œufs. C’est pourquoi ce sont elles qui piquent. Ici à Douala par exemple, la majorité des moustiques ne sont pas les anophèles, mais des culex. Ils piquent comme les anophèles. Autre chose qui fait la complexité du paludisme c’est que les gites sont différents. Le moustique même qui est le vecteur prête à confusion car quand on est piqué, on peut se dire qu’on a attrapé le palu, alors que ce ne sont que les anophèles qui transmettent le paludisme. Maintenant, quand on part du parasite qui est injecté à l’homme, il l’est parce que le parasite reste dans les glandes salivaires du moustique. Quand celui-ci pique pour prélever le sang, il ne peut le faire que s’il y a un anti coagulant. Dès qu’on est piqué, à l’instant même il y a une coagulation. Pour pouvoir prélever le sang, le moustique doit injecter sa salive qui contient le plasmodium. En gros, il crée une blessure pour sucer le sang.

L’anophèle femelle agit à quel moment de la journée ?

Ce sont des phénomènes naturels, il ne faut pas les prendre de façon très précise. On a vu avec les recherches récentes que les anophèles sont plus actives au milieu de la nuit, entre 2h et 4h du matin. Les autres moustiques, pas forcément. C’est ce qui fait que la protection pendant ce moment c’est la moustiquaire imprégnée.

 Parlant justement de moustiquaire, la Milda (moustiquaire imprégnée à longue durée d’action) avait été présentée comme la solution miracle contre le paludisme. N’empêche que les cas de maladie se multiplient  dans les hôpitaux…

On sera toujours dans la première question, parce qu’il s’agira toujours d’expliquer les raisons pour lesquelles le paludisme persiste. La solution miracle Milda n’est pas la première. Dans les années 1960, la nivaquine qui est en fait le nom commercial d’une molécule qui s’appelle la chloroquine était la solution qu’on croyait miracle. Parce qu’il y avait jusqu’à pas très longtemps une molécule qui s’appelle la quinine. La quinine est un médicament à base de substance naturelle. A un moment donné, avec les guerres du Vietnam surtout, les Américains ont pensé à développer les molécules artificielles et on a développé un anti paludéen, la résochine, ou chloroquine. C’est en Indonésie qu’elle a commencé à être utilisée. La chloroquine étant artificielle, on pensait que sa fabrication en masse va résoudre le problème du palu, mais non. Il s’est avéré qu’il y a une résistance des parasites à la chloroquine. Le parasite s’est adapté. Les quantités qui permettaient de soigner ne le faisaient plus, même quand on augmentait les doses. On pensait qu’on pouvait donner les comprimés de chloroquine pour prévenir et guérir. Ça n’a pas marché. Toutes ces années, on a essayé de soigner avec des combinaisons de molécules. Avec la découverte la l’artemicilime, les Chinois qui l’utilisaient depuis longtemps ont montré qu’ils avaient une  solution. Cette solution a été adoptée en partie. On faisait des combinaisons de molécules à base d’artémiciline. Je vais redire tout le temps que le paludisme est une maladie complexe parce que les médicaments pourtant efficaces comme la quinine n’ont pas éradiqué le paludisme. Sa durée de vie est très courte dans le sang. Vous voyez qu’il y a une panoplie de mesures pour tuer le parasite qui est dans le corps, mais pour lutter contre le moustique, ce n’est pas aussi facile. Ils ont développé des résistances par rapport aux insecticides. La moustiquaire imprégnée est une solution pour le moment. Cette complexité de la maladie ne facilite pas l’élaboration d’un vaccin, parce que le parasite a plusieurs stades dans le corps humain. Il se métamorphose et à tous les stades, c’est un nouveau parasite. Le paludisme est aussi complexe parce que les symptômes sont variés et la fièvre ici est caractéristique. La fièvre due au plasmodium faciparum est appelée fièvre tierce, ça veut dire que toutes les 48h, il y a un pic de fièvre. La conséquence c’est que quand un enfant est malade et qu’il fait 40° de fièvre, le lendemain, vers midi, il n’aura pas la même température. Il peut même être en train de jouer. Si les parents ne sont pas attentifs, ils vont croire que l’enfant va bien. C’est encore plus grave si on lui a donné un antipyrétique comme le paracétamol qui fait juste baisser la fièvre.

 Professeur il y a pourtant des personnes qui dorment sous une moustiquaire mais contractent la maladie…

Oui, ça veut tout simplement dire qu’elles ont été piquées soit avant de se coucher ou au petit matin. Ce n’est pas si précis que ça comme j’ai fait remarquer tantôt. Ça peut aussi être que les Milda ne sont plus très imprégnées, ou  qu’on est couché au bord de la moustiquaire. L’autre probabilité est que la moustiquaire peut avoir des trous, ou qu’elle peut être mal enfilée. Il faut savoir que le moustique a des sensors pour chercher l’être humain. Notre température le guide. Et même quand il se dépose sur l’être humain, il ne pique qu’où le sang passe, au niveau des capillaires sanguins. On ne peut pas lutter contre le paludisme si on n’a pas d’approche intégrée. En fait, jusqu’à présent, ceux qui fabriquent les médicaments les présentent comme le remède efficace. On demande au gouvernement de prendre des mesures, on donne des molécules qui viennent probablement d’une firme qui a bien négocié et qui a le monopole, généralement. Cette solution est incomplète parce que, pour les traitements présents, tous les patients ne peuvent pas les supporter. Il y en a qui ont des effets secondaires poussés. Les médecins doivent avoir des alternatives. En fait, quand on propose un médicament, il faut plusieurs protocoles de traitement, plusieurs types de médicaments au choix.

 Qu’est-ce que vous proposez ?

Nous proposons l’approche diagnostic-traitement-protection. C’est une approche selon laquelle on doit faire la détection des cas, en un temps très courts dans une communauté. La personne porteuse reçoit le traitement. On prescrit aussi un suivi d’au-moins quatre semaines sous moustiquaire de ces personnes, et si possible, qu’elles aient des répulsifs de moustiques. En fait, les moustiques ne doivent pas piquer un paludéen. C’est l’une des raisons pour lesquelles le paludisme est résistant. Quand on a un malade, on doit empêcher fondamentalement qu’un moustique le pique. Et s’il est piqué, on doit immédiatement tuer le moustique. S’il n’y a pas cette triple action synergique, on tournera toujours en rond.

Puisque vous parlez de synergie, la médecine traditionnelle ne pourrait-elle pas être d’un grand apport pour la médecine moderne ?

C’est une très bonne question. Normalement, les problèmes d’une société ou des êtres vivants d’un biotope trouvent leurs solutions dans cet environnement. Ça veut dire que les problèmes du paludisme devraient trouver leurs solutions dans notre environnement. Il y a chez nous des substances naturelles très efficaces, il y en a même qui sont courantes comme la citronnelle. Quand on la combine aux médicaments, ça va mieux. Mais, actuellement, on a un problème de dosage, de conservation avec les substances traditionnelles. Ce qui fait qu’on devrait mettre l’accent sur la recherche en la finançant. Le thème de cette année est «Investir dans l’avenir, vaincre le paludisme». Il faut investir parce que les dépenses de santé sont très importantes pour notre pays. C’est même d’ailleurs ce qui nous rend pauvre. Je pense que le paludisme est l’une des causes principales de notre pauvreté. Il y a des aspects qu’on ne voit pas. Quand on dit que notre tourisme est malade à cause de certaines tracasseries, c’est négligeable par rapport à la peur que les occidentaux ont de se rendre dans un pays comme le Cameroun où sévit le paludisme. Il préfère aller ailleurs. La médecine traditionnelle a sûrement les solutions au palu. Il y a des possibilités aujourd’hui d’utiliser des nanoparticules, de l’ordre du nanomètre que l’on peut combiner aux substances naturelles pour les rendre plus efficaces.

Entretien avec Valgadine TONGA

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