Interview/ Koko Komegne : «Dans un pays où on privilégie la bêtise, j’ai réussi à tenir le coup»

0

Cinquante ans de peinture ça se fête. La ville de Douala a été choisie pour le lancement des célébrations des cinquante ans de carrière de Koko Komegne. Pour l’exposition qui a commencé depuis le 18 mars 2016, l’espace doual’art de Bonanjo s’est mué en musé des œuvres de l’artiste. Encore que l’exposition baptisée Sweet Logik est dédiée à Didier Schaub, co-fondateur de doual’art décédé en 2014. Plus de deux cent cinquante chefs d’œuvre de Koko captivent le novice et le connaisseur de l’art. Son art ne lui appartient d’ailleurs plus. Ce sont les confrères qui parlent pour lui. «Le dessin, la peinture et la sculpture sont des lieux où il creuse son humanité, où il harmonise sa personne et fait vibrer les valeurs des cultures du monde. Pour voir la jeunesse de cet homme qui fête ses 50 ans d’art, il suffit de l’entraîner dans un bar du kwatt et de lui faire écouter la rumba, Franco, Papa Wemba…» témoigne le peintre Hervé Yamguem. Il fait partie des jeunes formés par Koko. A 50 ans, la peur est derrière soi. On peut analyser le fonctionnement de bien de choses avec lucidité. Et en ce qui concerne l’art, Koko en a gros sur le cœur. Lui qui, bien que connu à travers le monde vit quand même dans un «pays obscur». C’est cet homme à la fois heureux et déçu que nous avons rencontré le 1er avril courant au vernissage.

Koko photo

A voir l’exposition, il y a beaucoup de tableaux qui dévoilent les corps nus de la femme comme de l’homme. Peut-on en déduire que vous aimez bien la nudité ?
Mais non. L’art africain est essentiel basé sur l’être humain. Quand on regarde les écritures, les personnages sont nus. La nudité n’est pas un crime, ce n’est même pas un tabou. Au-delà de la nudité, ce sont des êtres dans un espace. Il y a par exemple le tableau ‘‘bend skin’’ où les femmes sont nues, le tableau casino où les femmes sont habillées en tenues traditionnelles Bamiléké. En fait ce n’est pas la nudité dans sa fonction première. C’est même une exaltation du nu qui n’est pas un tabou, mais une beauté. Par exemple quand on regarde le tableau ‘‘bend skin’’, au-delà de la gestuelle, il y a sept femmes qui sont dans sept mouvements différents. Je voulais montrer à travers ce tableau le rythme, la composition, le caractère profilé des personnages qui viennent depuis les hiéroglyphes en Egypte, l’esthétique négro-africaine, la décadence cadencée. Je voulais également montrer ce qu’on appelle le parallélisme asymétrique. Ce sont des techniques de peinture qu’on utilise. Quand vous regardez ces femmes, elles sont dans une attitude d’une grande cohérence et d’une magnificence. Il faut être un grand peintre pour réussir une telle œuvre. Tout ce que je peints c’est la vie.
Quel est le thème central qui revient dans vos peintures ?
Je ne suis pas là pour peindre les gens qui chantent, qui dansent, qui pleurent ou qui rient. Mes tableaux ne s’adressent pas aux yeux des gens, mais à leurs âmes, aux esprits. C’est pour cette raison qu’il faut regarder le tableau au premier, deuxième, troisième degré. Il ne faut pas se contenter d’un coup d’œil. Il faut voir les sculptures, trente six au total dans l’exposition, 114 dessins faits au stylo, 26 tableaux sur papiers et 11 tableaux, ce qui fait en moyenne plus de 250 œuvres exposées. Le fil conducteur est le même, l’être humain.

L'exaltation de la nudité.

L’exaltation de la nudité.

Les tableaux et autres objets d’arts exposés ont été réalisés spécialement pour le cinquantenaire de Koko ?
Les tableaux n’ont rien à voir avec les 50 ans de carrière. Ce sont des tableaux qui ont été réalisés de 2009 à 2016. Ce ne sont pas les tableaux que j’ai fait il y a dix ans ou plus. Mais il faut dire que je les ai préparés dans l’esprit d’une exposition. La logique de cette exposition c’est l’ensemble des expériences que j’ai accumulé en 50 ans d’art, c’est pour cette raison que j’ai donné comme nom à l’exposition, ‘‘Sweet logik’’. En dehors de la peinture il y a la sculpture.
Comment se passe l’anniversaire proprement dit ?
Il a commencé avec l’exposition Sweet logik à Douala, débuté le 18 mars pour finir le 9 avril. Il y aura une autre expo-collectionneur ; la parution d’un bouquin intitulé ‘‘Les humeurs du temps qui passe’’. Ce sont mes écrits et d’autres intervenants de 1970 à 2013 et quelques dessins. Nous allons faire un témoignage vivant d’une expérience que je laisse à la postérité. Un café littéraire est aussi prévu par Léonel Manga autour du thème ‘‘L’image et le mot’’. Il faudrait que les gens sachent que l’image est plus porteuse d’idéologie que le mot. C’est pour cela que dans la publicité on voit un texte bref et une image plus longue. On finira l’anniversaire par un concert pour jeunes. Il y aura les musiciens, les slameurs, les poètes, les humoristes… Le lieu n’est pas encore défini et le cinquantenaire s’étale sur toute l’année 2016. On finira par un atelier pour jeunes et enfants, question de les initier à la peinture parce que quand on a 50 ans dans un métier, on ne peut que céder la place à la jeunesse.
50 ans de carrière, ça donne la possibilité de faire une analyse assez claire de l’art au Cameroun. L’art va-t-il bien aujourd’hui qu’il y a trente ou cinquante ans ?
Disons que les choses vont toujours de l’avant, que les gens le veulent ou pas, que notre gouvernement le veule ou pas. D’ailleurs, les vraies choses ne sont pas celles là qui nous tombent sur la tête. Les vraies se sont celles qui partent d’en bas et s’imposent en haut. Les plasticiens camerounais sont parmi les meilleurs du continent. Il n’y a qu’à voir le nombre d’expositions, le nombre de collectionneurs qui possèdent les œuvres des artistes camerounais, le nombre de lauriers qu’ils gagnent à l’étranger.
On aimerait bien être reconnu chez soi…
Oui mais quand vous êtes dans un Etat qui ne connaît pas l’art, qui privilégie les jeux au détriment des valeurs de l’esprit, vous n’allez pas rester là à vous morfondre. Vous allez faire votre art. Tant pis pour eux (nos dirigeants) s’ils sont en retard. Ce n’est même pas de notre faute, d’ailleurs nous ne faisons pas l’art pour eux, mais pour notre peuple. Tant que notre peuple est content de ce que nous faisons, on s’en fout de ceux qui nous gouvernent.
A 50 ans de carrière, peut-on affirmer que Koko vit de son art ?
Vous posez là une grande question. Si je suis encore vivant et que je suis encore dans l’art, c’est grâce à Dieu. Je lui dis merci. Si déjà j’ai réussi à faire que ces cinquante ans de peinture aient lieu, je lui dis merci parce que l’histoire retiendra que dans un pays obscur, où l’intelligence est bafouée, où on privilégie la bêtise, la médiocrité, où on rejette l’excellence, malgré tous les défis, les combats, les souffrances, l’incompréhension et l’ignorance de ceux qui nous gouvernent, j’ai réussi à tenir le coup pendant cinquante ans. L’histoire retiendra que j’ai formé trois générations d’artistes, même si je survis au jour le jour.

Entretien avec Valgadine TONGA

Share.

About Author

Leave A Reply