Boko Haram/Joseph Vincent Ntuda Ebode : « Tout le monde ne joue pas franc jeu »

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Professeur Titulaire des Universités, le directeur du Centre de Recherche d’Etudes Politiques et Stratégiques (CREPS)-Université de Yaoundé II-Soa fait une lecture froide de la lutte que mène le Cameroun contre les extrémistes de Boko Haram. Une guerre à plusieurs rebondissements.  Pr Ntuda Ebodé fait un rapport entre les affres d’un terrorisme propagateur et une piraterie maritime qui a disparu des débats.

 Ntuda Ebode

Comment expliquez-vous ce qui se passe dans la lutte que le Cameroun mène contre Boko Haram. Un jour on enregistre une victoire. Le temps de se réjouir et voilà de nouvelles frappes plus violentes de la secte. C’est ce qui s’est passé la semaine dernière où le Cameroun a perdu une trentaine d’hommes ?

Effectivement, vous avez raison. Mais il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une guerre, fusse-t-elle asymétrique. Et cela signifie qu’il y a des batailles au cours desquelles nos forces prennent substantiellement le dessus, et d’autres ont-elles réussissent moins. Bien évidemment, la confrontation n’étant pas conventionnelle, par victoires  ou défaites ici, il faut entendre les dommages en vies humaines ou en matériel infligés à l’autre camp. Néanmoins, il faut aussi bien comprendre que toutes les batailles n’ont pas la même signification pour la victoire finale. Ce que Boko Haram fait en tant que groupuscule terroriste criminel ce sont des actions d’éclat visant à semer la peur en montrant sa capacité de violence. Par contre, l’objectif de nos forces c’est de détruire cette capacité de nuisance, en frappant le centre de gravité de la secte. Et pour cela, il faut appréhender vivant certains membres de la secte pour exploitation. Le renseignement prévisionnel est donc déterminant dans la lutte contre Boko Haram, tout comme l’apport de la population. En conséquence, tout acte des terroristes signifie, soit que le renseignement n’a pas été convenablement partagé, soit qu’il a été négligé, comparés à d’autres renseignements, soit qu’il est arrivé en retard. Mais, la victoire finale des forces conventionnelles et professionnelle ne fait pas de doute. Après tout, cela fait plus de 60 ans qu’Israël vit cette situation avec des hauts et des bas, mais l’Etat israélien demeure. Les Camerounais doivent donc rester vigilants, sans tomber dans la psychose. Nos forces sont professionnelles, elles auront le dessus, même si cela prendrait du temps.

Dans l’ouvrage «Terrorisme et piraterie de nouveaux défis sécuritaires en Afrique centrale» publié en 2010, vous expliquez que la lutte contre le terrorisme repose sur la recherche profonde des causes du phénomène. Maintenez-vous cette idée aujourd’hui ? Pourquoi ?

Oui, je la maintiens. En vérité, ce qu’il faut comprendre par là c’est qu’en matière de prévention du terrorisme, on doit distinguer la prévention structurelle de la prévention opérationnelle. La première vise l’éradication de toutes les injustices et inégalités qui alimentent les frustrations qui structurent les personnalités individuelle et collective, et les prédisposent à toutes les formes d’expressions politiques non conventionnelles. Ma vision est donc que si on anticipe en adressant ces inégalités et injustices, à traves la mise sur pied des systèmes de gouvernance légitimes, inclusives, participatives, équitables et justes à l’échelle locale, nationale, sous régionale, régionale et universelle, ces citoyens du monde ainsi confectionnés et modélisés, seraient moins enclins aux extrémismes de toutes natures.

On n’entend plus parler de piraterie maritime depuis quelque temps. L’axe du mal en Afrique et ailleurs c’est désormais le terrorisme. Les pirates se seraient-ils reconvertis en terroristes où se sont-ils assagis ?

De manière générale, on peut dire que la piraterie est dans les mers, ce qu’est le terrorisme sur les continents. Les acteurs sont donc identiques, et ce n’est que les théâtres et parfois les modes opératoires qui changent. De ce point de vue, il faut admettre non seulement que les uns et les autres peuvent jouer le même rôle, mais aussi, que leurs commanditaires qui investissent sur l’économie criminelle ne se préoccupent pas fondamentalement des théâtres d’opération. Ils investissent là où ils peuvent rentabiliser leurs fonds mal acquis, que ce soit sur terre ou dans les océans. La tendance à la baisse de la piraterie maritime, tout au moins dans les côtes camerounaises, est davantage le résultat du quadrillage des forces de défense et de sécurité.

Si les actes de piraterie maritime causaient des pertes humaines, le terrorisme, lui fait plus de victimes. C’est à se demander si on ne devrait pas avoir un penchant pour la piraterie…

La piraterie fait moins de victimes. C’est certain. Mais c’est surtout aussi parce qu’il n y a pas un territoire maritime habité, à conquérir de manière permanente, les moyens technologiques faisant défaut. Par contre, lorsqu’on parle d’Etat islamique, c’est bien un territoire continental qui est l’enjeu et donc on veut prendre possession. Il est donc normal dans ce cas-ci, qu’à côté des quelques victimes qu’on peut faire dans un bateau, on en compte davantage sur terre. I n’y a donc pas de penchant, c’est deux monstres de même nature.

Parlez de l’éradication du terrorisme un jour serait un mirage ?

Ce n’est pas impossible, mais ça prendra du temps, car, non seulement c’est une lutte asymétrique, mais aussi, tout le monde ne joue pas franc jeu et chacun a sa définition de terrorisme, pour ne pas dire ses terroristes préférés… En fait, ce que certains qualifient de terroristes, d’autres voient soit des libérateurs, soit des nationalistes ou patriotes ; tout cela, dans un système international qui n’apparait plus, ni comme légitime, ni comme juste, ni comme inclusive…

Entretien avec Valgadine TONGA

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