Cacao/café : Les plantations de Mbanga en voie de disparition

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Feu de brousses, main criminelle… Deux morts et plus de 200 ha déjà perdus. Les agriculteurs trinquent.

Les flammes sont passées par là. (Photo V.T.)

Les flammes sont passées par là. (Photo V.T.)

Mardi 23 février 2016. A 9h, on s’est levé depuis à Mbanga, arrondissement du département du Moungo, région du Littoral au Cameroun. Ce n’est pas le jour du grand marché (plutôt chaque mercredi). Mais certains commerçants sont là. Les producteurs de cacao et de café surtout. Mbanga est le premier pourvoyeur de cacao dans le Moungo. Comme d’habitude, les portes de la Fédération des unions et Gic du Moungo (Fugicmo, unique pool qui commercialise les productions cacaoyères des cultivateurs dans la ville) sont ouvertes. Une dizaine de sacs de cacao sont entreposés dans le magasin. Denis Dansi, Secrétaire général de la Fugicmo attend vendeurs et acheteurs. En fait, l’activité est dans une zone de turbulence.

Depuis quelques semaines, les plantations sont dévorées par des flammes. De Mbomè à Muyuka en passant par Tangui, Ndoh balanguè, Ndoh nkong…toutes les plantations de Mbanga sont en voie de disparition. Ulrich Rosalex Tchako est une victime. «J’ai deux hectares sur lesquels je cultive le cacao. Les cultures se sèchent à une vitesse inexplicable. Le mal se propage aux autres plantes.» Depuis dix ans qu’il est dans l’activité, «je n’ai jamais vu une pareille chose.» A bord d’une moto-taxi, les cultivateurs nous font visiter quelques plantations. A Tangui, la situation décriée par Ulrich se vérifie. Nous sommes dans une plantation de 80m2. Sur cette étendue de terre, on ne voit que des arbres. Les branches totalement asséchées ne portent aucun fruit. Seul l’aspect des feuilles qui recouvrent le sol laisse croire qu’il y avait là une plantation de cacao.  Ne pouvant digérer la situation, le propriétaire a abandonné sa terre.  «Nous avons des collègues qui ont décidé de troquer la culture du cacao par celle des papayes. C’est grave. Regardez comment la gangrène se propage sur les autres plantations» regrette Denis. De quel virus souffrent les plantations ? Bien malin qui pourrait répondre. Mais certains croient dur comme fer que les intrants agricoles y sont pour beaucoup. «Les produits phytosanitaires sont mauvais. On nous dit de pulvériser un produit et d’attendre le rendement après trois mois. Après trois mois nous avons certes le rendement, mais les plantes se meurent. On respecte pourtant le dosage d’engrais prescrit. C’est sûr que ces engrais sont mauvais» tranche Ulrich.

Deux morts

Après une dizaine de kilomètres, Muyuka Bamiléké. Nous sommes dans la plantation de café de Joseph Djombou. Cet agriculteur de 50 ans est le seul à cultiver le café (arabica) dans la ville. Jusqu’ici, il arrivait à nourrir sa femme et ses cinq enfants. Cette année, il broie du noir. Les plants de caféier disséminés sur 2ha se fanent. On compte quelques plants qui ont encore leur verdure.  Joseph donnerai tout pour avoir un geste de dame pluie. «La sécheresse va nous tuer. Il n’a jamais fait autant chaud. Mbanga n’a enregistré aucune goutte de pluie depuis le mois d’octobre. Ma plantation est en ruine. S’il ne pleut pas dans les prochains jours, je ne pourrais rien récupérer ici. Je devrais récolter en temps normal 1600 à 1700Kg de café par ha. J’ai juste pu recueillir un sac, soit 45Kg que j’ai vendu à 25.000 Fcfa.» Joseph pouvait se servir du cours d’eau situé à la lisière de son champ pour abreuver ses plantes. Malheureusement il est à sec. Les palmerais qu’il a planté pour contrecarrer l’action dévastatrice du soleil sont encore en quête de croissance. «Si j’avais de l’argent, je creuserais des forages», hélas ! «Depuis quatre ans que je suis dans cette activité, je peux vous assurer que cet état de sécheresse est inédit. J’ai rapporté la situation au délégué régional de l’Agriculture et du Développement rural. Il m’a conseillé de commander d’autres plants pour remplacer ceux-ci.» En voyant l’état de ses cultures, Joseph se résout à rentrer chez lui. Dans sa gibecière,  deux têtes d’ananas mûrs pris dans son champ. Pas assez suffisant pour le consoler.

Des cacaoyers à sec. (Photo V.T.)

Des cacaoyers à sec. (Photo V.T.)

A côté de la sécheresse, les plantations subissent également la furie des flammes. Action humaine ou simples feux de brousse ? La plantation de Kévine Cherelle Tongo située en brousse s’est consumée pendant trois jours. Quand l’information lui parvient, l’irréparable est fait. «On devrait être en ce moment en train de récolter les premiers cabosses», peste Kévine Cherelle. Qui croit savoir tout de même que la culture sur-brûlis y est pour beaucoup. «Un paysan a mis le feu à une partie de son champ. Certainement qu’avec l’action du vent, le feu s’est propagé dans notre plantation. Mais au lieu de se taire, il aurait pu nous prévenir.» «On ne comprend pas ce qui se passe. Le matin tu te rends au champ et tu es choqué de constater qu’il n’y a plus rien. Les flammes sont passées par là. D’où viennent-elles ? Personne ne sait», s’étonne Dénis. Il a lui-même perdu plus de 20ha. Le plus dur reste la mort d’un jeune agriculteur. Tous les habitants de Mbanga en parlent. Basile Tapgni  a perdu la vie il y a une semaine dans sa plantation de Muyuka. Il essayait d’éteindre tout seul le feu qui s’était répandu dans le champ voisin. «Il est mort sur place, étouffé par les flammes. Ayant appris la nouvelle, sa mère a eu un choc et est morte. Ça fait deux personnes que nous devons enterrer», se désole Dénis.

3000 tonnes    

Joint au téléphone lundi 29 février 2016, Moukouri, délégué d’arrondissement du Minader de Mbanga avoue que «ce phénomène est très grave. J’ai de piles de plaintes dans mon bureau. Il n’y a pas que les plantations de Mbanga qui en souffrent. Dibombari vit le même problème. J’y étais la semaine dernière.» Il rejette à demi-mot l’hypothèse de la mauvaise qualité des produits phytosanitaires. «Les sols sont desséchés, ce qui entraîne la sécheresse des plantes. Il fait souvent chaud mais cette année c’est beaucoup plus rude. C’est vrai que quand on utilise les engrais en excès, et surtout s’ils sont de mauvaise qualité, le résultat ne sera pas bon», ponctue Moukouri. Quid des feux qui carbonisent les champs ? «Il y a deux phénomènes, les feux de brousse et la culture sur-brûlis, soutient l’autorité. Pour défricher les champs, les femmes mettent le feu. Malheureusement, sous l’effet du vent, les flammes volent sur des distances de 30 mètres à 50 mètres et attaquent les champs voisins. J’ai un ami qui a perdu près de 20ha de palmiers à huile

Des plantes assoiffées. (Photo V.T.)

Des plantes assoiffées. (Photo V.T.)

S’il faut décompter, le Sg de la Fédération des unions et Gic du Moungo situe à plus de 200ha déjà consumés dans le département. Ce qui équivaut à 200 tonnes de fèves de cacao galvaudées. Sauf coup de miracle, la production cacaoyère du département ne pourra pas atteindre 3000 tonnes comme en 2015. «Avec la baisse du dollar, le prix du kilo du cacao est en chute. Le kilo se vendait à 1605 Fcfa en 2015. Depuis janvier, le prix du kilo a chuté et vaut aujourd’hui 1330 fcfa. La situation que nous traversons dans nos plantations empire les choses. Nous avons besoin d’une aide des pouvoirs publics à travers les dons de pesticides», souhaite l’interlocuteur. Encore faudrait-il que ces pesticides soient de bonne qualité. Le Littoral à travers le Moungo est un grand foyer de production du Cacao. «C’est sûre que la production va baisser. C’est grave. On a déjà perdu un cultivateur dans les flammes» s’inquiète le délégué d’arrondissement. Cependant, l’heure est plus aux lamentations qu’aux solutions concrètes. «Ce que nous pouvons faire pour le moment c’est de prodiguer les conseils aux cultivateurs.  On a remonté l’information à la hiérarchie à Yaoundé. On espère qu’elle va réagir. On ne peut pas laisser les gens dans cette situation. Ils n’ont pas déjà de quoi manger», déclare l’interlocuteur. Quand nous allions sous presse, Dénis Dansi nous signalait déjà la résurgence de violentes flammes dans les forêts.

Valgadine TONGA         

 

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