Bimbia : Un joyau infernal de l’histoire à l’abandon

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Il a pourtant été le plus grand embarcadère des esclaves en Afrique.

Là où tout a basculé. (Photo V.T.)

Là où tout a basculé. (Photo V.T.)

«Aie ! Aie ooéé ! My pikin. Weaked chief. Where are we going to chief Kingue? Weaked chief ». Traduction : «Aie ! Aie ooéé ! Mes enfants. Méchant chef. Où allons-nous roi Kingue ? Méchant chef ?» Ce sont les cris d’une femme. Un matin, alors qu’elle est bien tranquille dans sa case, le roi du village envoie ses soldats capturer son époux. Parce qu’elle crie sa colère, ses enfants et elle sont également traînés de force dans une sorte de cachot construit avec des parpaings. La famille ne reçoit aucune explication sur ce qui lui est reprochée. Ils sont enchaînés, rossés. Ils sauront plus tard qu’ils ne sont plus que des esclaves.  Avec le peu d’énergie qui leur reste, ils fredonnent des airs mélancoliques. Le ciel est aveugle et sourd à leurs cris. Le spectacle est ahurissant. Pour une chaîne en or, le roi vend cinq hommes au marchand européen. Dix hommes pour une bouteille de whisky. Abord d’une pirogue, la famille et d’autres esclaves quittent l’île Nicole qui entoure Bimbia pour l’Europe. A la fin de la pièce, juste quelques applaudissements. Pas qu’elle n’a pas été bien menée. Que non ! Elle a beau être une mise en scène, elle reste révoltante.

Au bord de l'île Nicole. Photo V.T.

Au bord de l’île Nicole. Photo V.T.

«Les circuits de la mémoire»

«C’était intéressant. J’ai regardé avec émotion la scène. J’ai ressenti ce que nos ancêtres avaient vécu. Ce n’était pas facile. J’ai tenu à être ici pour revivre l’histoire de la traite négrière», confie encore sous le choc Simila Nassourou. Il était de la centaine de personnes à avoir fait le déplacement pour Bimbia à Limbe ce samedi 26 mars 2016. Etudiants, élèves, journalistes…venus de Douala, Yaoundé, Limbe étaient de l’excursion baptisée Remember Bimbia. Une initiative de la fondation Yes Africa dirigée par Martin-Olivier Nguiamba. L’excursion rentre dans le cadre de la plateforme «Les Circuit de la mémoire» lancée en 2015. Pour la deuxième édition, Bimbia n’a pas été choisi au hasard. Il a été le seul embarcadère au Cameroun des esclaves, et le plus grand dans toute l’Afrique. En clair, c’est de là que Camerounais, Guinéens, Nigérians…nos ancêtres étaient amenés de force par les marchands européens.

Sur les traces du passé. Photo V.T.

Sur les traces du passé. Photo V.T.

A travers la mise en scène de la reconstitution d’une période de l’esclavage, les visiteurs ont vu comment les esclaves moins valides mouraient avant le départ de Bimbia.  Certains, préférant la liberté à l’esclavage se donnaient la mort. Une fois dans les pays européens et en Amérique, leur sort était pire. «Chaque fois que je joue le rôle, je suis toujours choqué. Le cousin de mon grand-père qui connaît bien ce qui s’est passé ici me l’a raconté. Ça fait beaucoup mal. Quand on doit présenter la pièce devant des randonneurs, je dis toujours aux collègues qu’en jouant, il faudrait qu’on pense à ceux qui ont quitté le Cameroun. Il fallait être vigoureux pour ne pas mourir en chemin», avoue Mbimbia Edimo. Il joue le  personnage de l’esclave qui décède avant l’embarquement.

Le déni du passé

La randonnée a été une école. On aura appris que Bimbia n’était pas le chaos avant l’esclavage. «Ce n’était pas un lieu sans civilisation comme affirmaient les Blancs. C’était un village bien organisé et plus grand que maintenant. Les Cubains, les Américains, les Grenoblois, les Brésiliens entre autres ont leurs origines ici. La politicienne Condoleezza Rice, l’animatrice Oprah Winfrey, l’artiste Brandy Norwood ont des origines camerounaises», martèle Dr. Lisa Aubrey. Il y a quelques années, cette chercheuse américano-camerounaise est devenue une volontaire pour la reconstitution des vestiges de Bimbia. Et les reliques, il y en a. Au sein de la vaste clôture qui entoure Bimbia, des arbres qui datent certainement de mathusalem. Des pièces où se pratiquait les tortures. Les bouts de chaînes sont encore présents. Des briques sur lesquels sont inscrits des lettres.

Des reliques à découvrir. Photo V.T.

Des reliques à découvrir. Photo V.T.

 

«Dans les livres d’école, soutient-elle, on nous fait comprendre que le Cameroun n’a pas été affecté par la traite négrière comme le Sénégal, ce qui est faux. Il est temps pour nous d’exposer ce qui s’est passé. Nous devons être conscients que nos ancêtres ont résisté. Le roi de Bangangté est un exemple. Il a dit non à la traite négrière et a accepté d’être amené en esclavage pour protéger son peuple. Je m’adresse surtout aux étudiants. Ce sont eux qui doivent déterrer l’histoire de Bimbia, pas celle que les colonisateurs nous ont racontée.» Le regret et l’incompréhension de Lisa Aubrey réside dans l’insouciance de l’Etat. «Le gouvernement ne fait rien pour protéger ce site. Ce sont les guides (tous des volontaires), les acteurs privés qui s’en chargent. J’encourage l’initiative de Yes Africa.» Bimbia n’est pas qu’une vaste étendue d’arbres ou de bambous de Chine bordée par la mer. Beaucoup reste à découvrir et à chercher. L’émergence ne passera pas dans le déni. Winston Churchill a bien dit «Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre».

Valgadine TONGA  

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